Ce billet est consacré à la logique pratiquée dans nos façons de vivre et de penser, celle de la raison commune et de ses expressions. Cette « simple logique » est celle de l'incarnation personnelle comme être pensant, c’est aussi celle de l'interaction sociale au-delà des automatismes et réflexes.
Le sujet comporte de multiples facettes et connexions, la prétention de l’auteur se limite à la présentation à peu près ordonnée de ce qui lui a paru à la fois important et peu ou mal traité par ailleurs - surtout les questions.
Logique commune, pour quoi faire ?
La mutation de la simple logique commune dans notre monde moderne est un phénomène encore mal décrit en tant que tel. Certes, des bons auteurs et même de grands penseurs se sont intéressés à la « pensée moderne » et à ses incarnations par des personnages de tous bords. La critique de certaines dérives « modernes » équilibrait les efforts de polissage des « nouveaux » caractères apparents… Dans l’actualité brute de nos crises contemporaines de démence collective, les thèmes littéraires du milieu du 20ème siècle paraissent rétrospectivement tout aussi défraîchis que les illuminations des siècles précédents. En revanche, les écrits de certains sociologues et philosophes apparaissent prémonitoires, malheureusement sans apporter aucun secours quant aux remèdes possibles, sauf parfois l’alignement sur une doctrine radicale.

La réalité crue s’est imposée récemment de plusieurs catastrophes successives (dont la moindre serait celle des épidémies de covid et de leur « gestion ») qui continueront d’impacter de plus en plus négativement la vie quotidienne de populations entières en conséquence de décisions absurdes totalement acceptées, partagées, soutenues par la majorité des populations, leurs « élites » comme les gens ordinaires. Cette réalité crue devrait inciter à dissiper toute illusion de supériorité moderne sur les « erreurs du passé », et devrait plutôt inciter à examiner au bon niveau, celui de la logique commune, ce qui aurait été perdu par rapport aux siècles précédents dans les fondements de la raison commune et la pratique de la décision publique, afin de rechercher ce qui pourrait en être utilement récupéré ou adapté pour prévenir, pas seulement traverser, les crises futures de démence collective.
Justement, n’est-ce pas la disparition de la logique commune qui expliquerait en grande partie la vulnérabilité des sociétés modernes aux emballements invalidants ? Comment expliquer cette disparition alors que l’esprit du temps bénéficie d’instruments (ordinateurs, calculatrices, réseaux de télécommunication…) libérateurs des basses tâches répétitives et multiplicateurs des possibilités de dialogue ?
Une première partie de la réponse est dans la question : la libération et la multiplication ont de fait contribué à étouffer la logique commune plutôt qu’à la renforcer. Pourtant, la logique commune ne s'oppose en rien à la logique formelle ni aux calculs techniques, pas plus que la vie ne s'oppose aux mathématiques, à la construction de machines, à la création de logiciels. Mais notre vie biologique, individuelle et collective, qui est le cadre nourricier de notre logique commune de pensée, est-elle encore considérée comme la source des mathématiques, machines, virtualités logicielles, institutions des sociétés, ou bien est-elle à présent assimilée à une contrainte archivée, comme un ancêtre gâteux dont on ne peut plus rien espérer ?
Il semble que la deuxième réponse révèle un caractère majeur de la modernité. La conviction de la supériorité d’une « vérité scientifique instrumentée » se traduit par la distorsion mentale qui tend à ramener tout projet, tout obstacle, à un problème soluble par des modèles de calcul ou par des arguments juridiques. L'évidence de la relativité des critères de rigueur, l'évidence de l'artificialité des concepts, l’évidence de l’incomplétude des modèles en comparaison de la complexité du réel, ont disparu sous les empilements de certitudes fabriquées - seules quelques sages grandes personnes proches de la retraite osent le dire parfois. Au contraire, les modèles, les formalismes opératoires, se complexifient, se spécialisent en se multipliant, en couches de superposition, et leur augmentation simule une activité utile, un progrès. D’ailleurs, la profusion délirante des organes qui les implémentent dans nos sociétés en est-elle la conséquence ou la cause ?

C’est au point que la « science » ne force plus à l’humilité mentale (sauf pour quelques vrais esprits scientifiques naturellement doués), mais au contraire entretient diverses formes de déni du réel. Notre « science » contemporaine s’est organisée socialement comme une fuite mentale hors du monde social et physique, vers des univers fictifs de vérité absolue et d'abolition des limites – des imaginaires administrés par des gardiens du temple, où pullulent les gredins et les faussaires (et leurs victimes), des espèces d’imaginaires très antiques avec leurs fonds de fanatisme doctrinal, en version moderne jusqu’aux actions organisées de propagande ou au contraire de désinformation et dénigrement. Cette « science » très consciente de ses intérêts, lourdement institutionnalisée, pourrie d’intérêts financiers et de juridisme, peut-elle encore abriter une démarche scientifique « pour la gloire de l’humanité », au moins pour la survie paisible de cette humanité ?
Dans le discours officiel, le rapport entre la morale et le droit, le rapport entre les valeurs et les pratiques, sont implicitement considérés comme si les premiers, la morale et les valeurs, étaient les générateurs univoques des seconds, qui en implémenteraient les règles et les instructions comme un logiciel est censé (dans un monde imaginaire très naïf) implémenter la pensée d’un concepteur. Comment s’étonner d’une réduction de la morale au droit, d’une réduction des valeurs aux codes sociaux, et de l’exploitation sordide des « zones grises » mal couvertes par les règles et les instructions ? Cette dérive n’est pas spécifique à notre modernité, mais le credo pseudo « scientifique » suffirait à lui seul à la créer. Dans cet idéal de robot, tout lien social est simplifié, maîtrisé, parfait - brutal et sans recours.
Plus en profondeur, malgré le confort apporté par les progrès techniques, les énergies mentales dominantes du 21ème siècle demeurent celles qui animent en miroir l’individuel et le collectif probablement depuis les origines de l’humanité :
- jouissance expansive (ivresse, avidité, expansion de conquête, lutte pour le pouvoir)
- construction réflexive (religion, science, arts, gouvernement, disciplines du dépassement).
Dans un monde en rétrécissement, l’alternance non maîtrisée entre les affrontements et les coopérations de ces énergies mentales sera-t-il un facteur de survie ou un ressort fatal ? Pourtant, ces alternances semblent ignorées parmi les phénomènes sociaux, malgré l’évidence historique dramatique et actuelle de leurs oscillations brutales (guerres, révolutions…). Alors, comment une forme de sagesse dans notre logique commune pourrait-elle s’étendre au-delà des horizons temporels courts, complètement soumis aux énergies primaires, à leurs sauts créatifs conflictuels, à leurs sauvageries régénératives ?
Rien ne sert d’accuser nos dirigeants contemporains de crétinisme ou de corruption, d’accuser nos penseurs de superficialité, rien ne sert de plaider notre dépendance populaire aux paroles officielles dans l’urgence de la satisfaction de nos besoins vitaux, ce fut toujours ainsi, les systèmes de pouvoir et de décision n’ont jamais vraiment changé au fond - sinon dans la technique et les mots - depuis des siècles. C’est plutôt ce constat-là, celui de la stabilité des systèmes de pouvoir et de décision, qui devrait mériter notre attention. Comment surmonter les antiques réflexes mentaux qui sont à présent devenus dangereusement inadaptés ? Comment inventer une logique commune qui nous fasse évader de leurs boucles d’asservissement ?
Quelques exemples d’asservissements en boucle dans les décisions politiques
Actuellement comme souvent dans l'histoire des relations sociales, la soumission à un artefact de sens réduit le domaine d'exercice de la raison commune, jusqu'à l’enfermement dans une logique automatique ou dans une contrition révérencielle.
Qui oserait mettre en cause les « droits de l’Homme » ? Sans parler du contenu, on peut contester la pertinence du titre : pourquoi des « droits» de l’Homme plutôt que, par exemple un projet pour l’Homme ? Combien de temps nos dirigeants vont-ils encore affecter de se prosterner devant ce totem nommé à l’époque lointaine où les « droits » étaient accordés au peuple par un roi ou par un dieu ? En plus, ce totem est carrément pourri à l'intérieur, puisque même « au pays des droits de l’Homme », il fut piétiné par les gouvernants pour faire la guerre... au covid, et plus récemment pour une autre guerre non déclarée. Qui peut encore croire, dans la situation du monde, que ce totem puisse être relevé dans les prochaines années sauf pour des commémorations ? En revanche, il serait urgent que les peuples de la planète s’accordent sur un projet réaliste pour l’humanité dans le demi-siècle en cours.
Notre modernité perfectionne l’enfermement mental et la stérilisation de l’esprit par la réalisation physique d’une boucle d’asservissement quasiment en temps réel, grâce aux « nouvelles technologies ». La modernité de cette boucle, c’est le très court délai de rétroaction, avec comme conséquence l’intégration de l’ensemble des acteurs comme prisonniers de la boucle.
La boucle "le peuple - les médias - les dirigeants – les experts - les médias - le peuple" en rotation rapide ne permet plus - surtout de l'intérieur de la boucle - de discerner l'origine des émotions partagées, des idées partagées, des décisions politiques à partager. C’est un vecteur idéal de propagation et d’amplification d’une infection par des agents d’influence producteurs d’artefacts.
La boucle ne crée pas l’urgence, elle est l’urgence par nature. Elle engendre automatiquement « la vérité », dans la sauvagerie calculée des émotions. A l’intérieur, il n’existe aucune différence entre "décision partagée" et "décision imposée". Les acteurs de la boucle sont tenus en état de jouissance expansive, alors qu’ils sont de fait prisonniers, dans l’incapacité de recourir aux précieuses règles de conduite qu’ils auraient préalablement élaborées spécifiquement en vue des situations d’urgence.
Certains acteurs de la boucle peuvent être mieux informés que d’autres des évolutions d’opinions, par exemple par la connaissance d’analyses statistiques instantanées, ce qui leur donne la possibilité de renforcer l’impact de leurs propres messages. Dans une boucle à rotation rapide, même et surtout pour des décisions politiques, ce renforcement se fondera dans l’urgence sur des appels aux valeurs et à la morale, sur l’exploitation d’émotions, sur l’affirmation de « preuves » spectaculaires – tout le contraire de justifications par la raison.
Comment qualifier la réalité du régime politique d’une telle boucle ? Pas une dictature, pas le chaos, quelque chose entre les deux, avec ce qu'il y a de pire dans les deux !
On aurait une anarchie potable si par exemple il existait un perturbateur intelligent reconnu de tous dans la boucle, qui émettrait des idées originales, de nouveaux points de vue, ferait ressortir certains aspects d’opinions minoritaires pour l’intérêt général, etc.
On aurait une possibilité de dictature raisonnée s'il existait un "fou du roi" hors de la boucle, que les dirigeants s’obligeraient à écouter par dessus les analyses d’opinions, ne serait-ce que pour prendre du recul en dehors de leurs cercles d’affidés et d’égos.
En l’absence de tels acteurs en puissance, et suite à l’infection préalable organisée (sans subtilité mais adaptée à chaque segment cible) de tous les asservis de la boucle, la crise covid en Occident fut la démonstration grossière du pire des possibles. Le modèle ultra simpliste de la boucle d’asservissement par l’usage primaire des nouvelles technologies n’est pas une fiction, tous les acteurs sociaux, une majorité écrasante de personnes, ont abandonné toute raison durant des mois. Rien n’aurait été différent, même pas les excès les plus délirants des déclarations de propagande et des actions médiatiques d’étouffement des discordances, si nos lumineux dirigeants, si nos représentants de l’intérêt général, si nos gardiens des finances, avaient pris de très longues vacances en abandonnant la population aux entreprises du secteur médical; s’ils ont fait plus, c’est en participant à la folie de la boucle d’asservissement comme des personnes très ordinaires, y compris ceux et celles qui en ont profité. A l’inverse, on peut imaginer en rêve notre situation si aucune décision précipitée n'avait été prise, les terribles vagues épidémiques successives ayant de toute façon suivi un cours naturel avec, au total sur 3 ans dans tous les pays malgré diverses stratégies sanitaires, quelques pourcents de décès dans les populations, surtout des très vieux.
Comment sortir de la boucle fatale ?
Une logique commune s’adapte en fonction de l’expérience ou disparaît. Elle pourrait renaître à présent, après une période de quasi étouffement par une pseudo modernité, à partir de l’expérience mortifère des boucles d’asservissement par les nouvelles technologies. C’est bien plus urgent qu’une réforme des programmes dans l’enseignement « supérieur ».
Pour un individu, les modes de sortie d’une super boucle d’asservissement mental d’une grande population sont vite répertoriés :
- la résistance frontale
- l’exil intérieur
- le décrochage
- la conversion antidote
- l’illumination salvatrice
La résistance frontale : garantie d’un destin à la Giordano Bruno, au minimum certitude d’un déclassement social sauvage – pas seulement dans l’espace virtuel, dans la vie sociale réelle du monde physique.. En association de résistants : garantie de l’opprobre « complotiste » ou autre artefact d’abjection, mais une relative protection individuelle contre les brutalités médiatisées par la boucle, peu discriminantes sauf dans le dénigrement des fortes têtes.
L’exil intérieur exige une discipline de fer, du niveau d’agents « dormants » introduits dans un pays ennemi, simulant quotidiennement leur intégration aux mœurs et façons de penser locales mais leur demeurant imperméables, à l’affût des occasions de nuire sans se dévoiler. Cette discipline n’est pas à la portée de tout le monde, même après un entraînement préalable.
Le décrochage de la boucle n’implique pas l’éloignement physique, mais de toute façon, comment échapper à la pression des médias traditionnels tous dépendants (journaux, radio, télé) et surtout comment échapper à l’expression des vérités et aux conduites majoritaires par les braves gens partout ? Par le décrochage, on échappe à la fébrilité de l’urgence à l’intérieur de la boucle, mais on reste baigné dans un univers mental fabriqué par la boucle dont les évolutions sont plus lentes, mais pas amorties pour autant. Lequel de ces deux enfers est le plus implacable ? Ou alors, fuir au désert, disparaître ?
La conversion antidote s’opère par le choix d’une autre dépendance, suffisamment forte contre des effets redoutés de la boucle. Autrement dit, vu de l’intérieur de la boucle, on peut assimiler cette conversion à une variante « lâche » de la résistance frontale, elle sera donc soumise aux mêmes attaques au premier signe de déviation.
L’illumination salvatrice envahit impérieusement la personne et l’immunise absolument – dans sa version historique, elle manifeste une grâce divine. Il y a toujours trop peu d’élus parmi les puissants, malgré quelques exemples dans l’Histoire.
En conclusion, la nature totalitaire de la boucle fatale condamne chacun de ces modes pris isolément à l’échec - sauf le dernier qui n’est pas généralisable. Rétrospectivement, on pourra cependant trouver utile d’approfondir les différents modes afin de pouvoir les combiner selon ses propres capacités et les opportunités du moment.
Seul le premier mode, celui de la résistance, est susceptible de contester les produits absurdes, les vérités falsifiées de la boucle, et même peut-être de parvenir à libérer d’autres personnes de l’influence de la boucle, après de longues épreuves et à condition de persévérer. Plus efficacement, une résistance bien ciblée peut gêner les processus de la boucle. Pour ce faire, des « méthodes souterraines » produiront certainement un résultat plus prévisible en intensité et en délai que des actions à découvert, par exemple de type juridique.
Au total, comment se débarrasser des boucles fatales, comment faire muter une boucle d’asservissement, par exemple en boucle de projets ? C’est certainement une très bonne question, si on en prend la preuve par son absence dans tous les médias asservis, sauf sous une couverture anecdotique ou dans un langage imperméable à la raison commune. Beaucoup d’autres billets de ce blog se consacrent à cette question.

L’espoir vient de quelques grandes personnes contemporaines qui n’ont plus rien à espérer pour leur carrière, et acceptent le risque de perdre provisoirement un peu de leur réputation, produisent le travail d’enquête qu’auraient du faire les journalistes, pour publier ou dire les séries d’incohérences, d’absurdités, d’abus, dans les décisions prises par nos dirigeants au prétexte de l’urgence, ensuite pour oser s’étonner de l’oubli de règles de conduite dans leur propre domaine d’activité, et du rejet arbitraire de solutions simples expérimentées depuis longtemps.
A un autre niveau, l’espoir vient des auteurs qui tentent d’anticiper nos difficultés planétaires à venir, tentent de définir des stratégies d’amortissement de ces difficultés qui ne soient pas destructrices de la suite.
La modernité de la "Guerre du Péloponnèse", écrite au 5ème siècle avant l'ère chrétienne, ne se réduit pas à celle du propos et du style. On constate dans ce texte une extraordinaire distanciation vis à vis des populations en conflit et vis à vis des grands personnages de l'époque - ces derniers n'apparaissent que pour leur rôle dans le déroulement de la guerre, alors que l'auteur Thucydide fut lui-même ponctuellement acteur des événements - ne confondons pas distanciation et détachement ! Cette distanciation s'impose au lecteur au travers du constat répété, brut, de l'écart entre les intentions, les déclarations et les actes. On ne s'ennuie pas : coups de force terroristes, expéditions piteuses, épidémies mortelles, tremblements de terre ravageurs, trahisons individuelles, victoires douteuses, actes d'héroïsme ou de sauvagerie collectives, renversements d'alliances, villes assiégées durant des années, campagnes saccagées, massacres d'écoliers, éclipses de soleil, prophéties floues... Ce sont des cités grecques de grande culture sous divers régimes politiques qui s'affrontent sur terre et sur mer, des armées de citoyens solidaires disciplinés, dans des entreprises de plus en plus risquées, selon des stratégies d'ampleur croissante, auxquelles vont s'intégrer peu à peu leurs voisins "barbares". Dans le récit de Thucydide, pas d'incantation, pas de prière aux dieux, pas d'explication imposée, pas de justice immanente, pas de leçon de morale... L'auteur écrit pour les temps futurs, explicitement dans un esprit opposé à celui d'une épopée ou d'une plaidoirie, en pleine conscience de vivre un phénomène exemplaire qu'il nous décrit comme tel d'après les témoignages qu'il est allé recueillir. C'est une oeuvre d'intelligence sociale et politique universelle, dont les décalages, au travers de compte rendus "objectifs", nous dévoile la machinerie de la guerre... Car il s'agit bien d'une guerre totale, mondiale à l'échelle de la géographie de l'époque, entre des peuples libres et cultivés, entre des citoyens combattants qui ont décidé eux-mêmes de leurs actions à l'intérieur de stratégies réfléchies. Nous sommes dans un contexte "moderne", pas dans celui de guerres menées par des princes, ni dans celui d'expéditions coloniales, ni dans une guerre par procuration conduite par des mercenaires - c'est la mécanique meurtrière d'une guerre des peuples que Thucydide nous décrit dans sa logique et ses effets.
Expérience personnelle
Le Web est menacé ! C’est l’un des concepteurs du Web, Tim Berners-Lee, qui l’affirme dans un article de la revue Wired UK edition (special web 25 issue, 03.14). Pour lui, la menace vient de certains gouvernements s’ils font un usage abusif de leurs pouvoirs, d’entreprises lorsqu’elles sabotent les conditions du libre marché, enfin d’activités criminelles… C’est la même liste de « menaces » que l’on trouve par ailleurs dans les journaux branchés de l’économie financière. Les détails sont dans l’article de référence si vous lisez l’anglais, sinon vous attendrez quelques semaines, car il n’est sans doute pas facile de traduire un article apparemment issu de plusieurs filtres de censure, dont le contenu résiduel aurait aussi bien pu être publié 10 ans plus tôt à l'identique alors que la proclamation de grands principes (?) d'« universalité » et de « décentralisation » du Web pouvait encore faire illusion… A noter cependant, dans cet article, un paragraphe alambiqué sur les réseaux sociaux qui contrairement au principe d’ouverture universelle du Web, créeraient des regroupements par tranches – comme c’est gentiment exprimé ! Le décalage entre l’annonce fracassante de la page de couverture (« menace sur le Web ») et la platitude de l'article finit par susciter l'idée que si le Web est menacé, il pourrait bien lui-même représenter une vraie menace pour nous, d'un tout autre niveau et dont « on » se garde de nous parler. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les autres articles de ce numéro spécial de Wired. Témoignages commémoratifs, anticipations enthousiastes et, comme il se doit, un mini article de prévision ultra négative délirante avec photo de l’auteur au format à découper en médaillon pour collage sur un Mur du Souvenir. Au total, ces articles ne font que recenser ou extrapoler des techniques et des modes d'utilisation consacrés depuis longtemps sans imaginer ni l’ampleur des dérèglements ni les possibilités réalistes d’évolutions (ou de régressions) à l’échelle des sociétés humaines de la planète dans leur ensemble. Et ces articles se confortent entre eux comme si nous avions tout l’avenir devant nous : « business as usual », comme disent les anglo-saxons.
Commençons par un exercice de critique constructive en hommage au créateur du lien http://, et en souvenir d’un autre esprit innovant moins connu. Le lien http:// actuel est unidirectionnel d’une origine vers une cible ; cette conception unidirectionnelle est probablement inspirée des « liens » de référence que l’on trouve dans une bibliographie d’ouvrage vers d’autres ouvrages, elle est facile à réaliser mais ceci n’induit pas son universalité… Sans chambouler la conception actuelle du Web, ne pourrait-on envisager d’introduire une version bidirectionnelle de lien, pour répondre au moins aux types suivants de besoins :
12/ La grande fatuité de nous autres les "intellectuels", y compris la plupart des critiques radicaux, c'est de construire des théories pour expliquer l'histoire du monde et de nous y enfermer en nous référant à des théories plus anciennes de réputation établie, tout en nous souciant de nos (mes)estimés collègues contemporains, donc fatalement en restant collés à ce que nous héritons du passé au travers de nos ratiocinations mondaines - à moins que nous ayons nous-mêmes l'expérience vivante de certains sujets pratiques pour nous forcer à entretenir une dynamique de pensée autonome qui nous oblige à faire évoluer nos théories, mais alors il nous est difficile en même temps de tenir fermement notre rang dans le concert des experts reconnus...
Mais, en plus, les moutons sont malicieux, ils adorent jouer au TéouTéki. C’est un jeu à distance entre deux moutons sur le Web. Le premier mouton peut apercevoir son interlocuteur sur la prairie mais il s'amuse à prétendre qu'il est ailleurs et quelqu'un d'autre, par exemple à Calcutta un trader spécialisé sur le marché des grains, en même temps qu’il interroge le Web pour se documenter à toute allure sur ce qu'il est censé dire et sur les informations nécessaires pour comprendre son interlocuteur, qui se fait passer pour un autre trader à l'autre bout du monde et rigole en lui tournant le dos. Les onglets des sites Web consultés viennent se superposer et se bousculer sur les visières des deux moutons pendant leur partie de TéouTéki et, même de loin, les observateurs s’émerveillent du jeu des couleurs et des lumières sur les écrans des protagonistes. Certains de ces observateurs ont développé une capacité de mémorisation prodigieuse des séries de couleurs et savent en déduire sur quels marchés locaux les traders sont en train d'opérer. L'enjeu est de taille car il s’agit de saisir le vent des affaires et de réaliser des opérations juteuses !
Il y a tout de même une difficulté pour devenir un Champion. C'est que le site Mirex doit être rédigé en respectant l'orthographe et la grammaire classiques. Or, la langue courante des moutons est une langue véhiculaire destinée à la communication instantanée en fonction des grands titres d'actualité, des émotions à la mode, des réclames publicitaires du moment... bref, la langue d’expression courante des moutons a évolué dans le temps très loin de ses racines classiques. Heureusement, Gooplosoft a conçu un traducteur automatique presque parfait. « Deux mains j'essuie en va qu’ence» est automatiquement traduit par "demain, je suis en vacances" en langue classique. Les moutons trouvent que les traductions de Gooplosoft sont poétiques. Pour eux, cette étrangeté est une source d’émerveillement : plus c'est beau, plus on a du mal à se relire.
Dans ce blog, nous avons recherché les conditions de la création d’interactions constructives sur le Web entre des personnes en conversation à distance.
Avec ses semblables, l’arriviste se comporte comme si chaque personne (lui-même inclus) se représentait en société par quatre enveloppes d’univers culturels : voir le tableau-image des enveloppes-univers (au sens d'univers mentaux en couches imbriquées comme dans un oignon).
Le deuxième tableau-image contient en filigrane les principes d’action de l’arriviste, conscient que la révélation, au cours du dialogue, de désaccords au niveau des construits mentaux et encore plus au niveau des credos de son interlocuteur crée des risques importants de rupture irrémédiable (à moins de fonder une relation plus profonde qui exige effort et durée). Il est, en effet, évidemment hors de question de faire évoluer son interlocuteur, pas plus que soi-même, au cours d'une conversation ou d'un débat, sur les contenus des enveloppes-univers internes ! Et pourtant, combien de maladresses blessantes, combien de vexations mortelles sont commises par l'ignorance de cette évidence, ou à la suite d'une transgression bénigne ou ludique, dont les effets se sont amplifiés hors de contrôle par les mécanismes de compétition et de rivalité en miroir....
Si nos propositions vous semblent imparfaites ou pire encore, faites mieux !!
C’est qu’Il faut être vraiment coincé du bocal pour croire une seconde à ces recommandations de bonne conduite ! En premier lieu, de quels « interlocuteurs » peut-il s'agir puisque tout le monde est sous pseudo, de quel respect dois-je faire preuve, puisqu'en réalité aucun autre intervenant ne me parle directement sauf par exception et en déformant ce que je viens d'écrire pour s'en servir afin de prolonger son propre discours en accord vague ou en désaccord spectaculaire avec le mien ?
Concernant la recherche d'une réponse à la question, je regrette d'avoir à le dire, ni la sociologie des media, ni les analyses déconstructives, ni les théories du comportement, ni la psychologie transactionnelle, ni les tentatives de langage universel, ni les traités de rhétorique... n'entreprennent l'élaboration d'une discipline du dialogue ou de la conversation en vue d'un objectif constructif. On trouve un peu de matière dans les guides de négociation réservés à certaines professions, certains dialogues philosophiques, certaines méthodes de créativité de groupe et certains ouvrages de psychologie ou de sociologie appliquée - en fait on peut surtout y découvrir des impasses si on tente de les confronter à la question précise que nous avons posée. Quant à la rhétorique, en tant que discipline de la parole, elle s'est toujours cantonnée à l'art oratoire en public pour des situations de prise de parole bien circonscrites, sans sortir de ses origines historiques (mille fois hélas). Au total, il existe donc un grand vide entre l'art oratoire "hors de soi", les techniques "entre soi" des relations codifiées par des rôles conventionnels (par exemple à l'intérieur d'une entreprise, d'un stade,...) et les modes de communication purement fonctionnelle "en soi" à l'intérieur d'une famille ou d'un petit groupe soumis à un impératif de cohésion. C'est justement là, dans ce vide, que se trouve le forum de discussion libre (oh combien libre !). Et ce vide monstrueux absorbe bien d’autres tentatives de communication : on peut soupçonner, par exemple, que beaucoup de "discussions" et de "contacts préalables" à caractère d'approche diplomatique participent à la concrétisation de ce vide - on pourrait aussi évoquer certaines chaudes discussions familiales, et plus généralement la plupart des affrontements verbaux en petits comités, dont les conséquences catastrophiques se restreignent rarement plus tard aux participants. Avant de chercher à communiquer avec des extraterrestres potentiels, il serait urgent d'imaginer comment combler ce déficit de communication entre nous sur terre, autrement que par le sang et les larmes en conséquence automatique des montées aux extrêmes par l'effet des incompréhensions, peurs, réflexes de défense...
Pourquoi la rhétorique, discipline reine de la formation des esprits cultivés dans l'Antiquité, n'est-elle plus enseignée actuellement dans la continuité des abondants manuels et méthodes élaborés à l'époque ?
Comment, en particulier, une nouvelle rhétorique pourrait-elle intégrer les "leçons de l'Histoire", et notamment comment pourrait-elle nous protéger des emballements massifs causés par certains orateurs usant de techniques sonores d'amplification et de diffusion à distance, qui ont soulevé des foules, des personnes cultivées, éduquées, humaines, jusqu'à leur faire exécuter méthodiquement des actes criminels ?
Comment ne pas s'alarmer de l'état dégradé de l'art professionnel de la parole : manipulation des masses lorsque la parole s'adresse à une foule, persuasion par influence infantilisante lorsqu'elle s'adresse à la personne ?
Ne faudrait-il pas rapprocher l'étude de l'art de la parole avec l'étude de la musique, dans leurs analogies formelles et notamment les relations entre le fond et la forme, et par leurs modes d'action sur l'auditoire ?
Pourquoi ignorer que le seuil de l'auditoire en foule se situe autour de 12 personnes, et qu'en dessous de ce seuil, un animateur, un leader, un maître, dans le contexte d'un projet préalablement admis, peut s'il le veut faire participer chacun à la construction d'une conviction commune, au lieu d'avoir à faire adhérer d'abord l'auditoire dans son ensemble à ses vues puis de diriger autoritairement les échanges pour les faire converger ?
Recommandons plutôt la lecture d'un ouvrage de facture classique où jamais le mot Internet n'est cité, tel que La Violence des Riches de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (Editions La Découverte, Zones 2013). C'est un livre sur la différenciation des classes sociales, principalement aux plans culturels et symboliques - différenciation en contradiction avec la tradition démocratique égalitaire du pays - au point qu'il nous décrit une société de castes dans une urbanité de Rome impériale. Cependant, ce livre n'existe que par la culture des riches, puisqu'il est rédigé en "français soutenu", la langue des riches, plutôt qu'en argot de pauvre, preuve que la légitimité des vecteurs structurant de la communication sociale et du jugement esthétique pencherait nettement du côté des "riches". L'ouvrage apporte par ailleurs une démonstration originale de l'importance de l'étiquette comportementale, avant le langage, dans toute relation humaine. Et alors, de ce point de vue extérieur, observons que la violence des pauvres répand une odeur aussi fétide que celle des riches. Autrement dit, il existe d'autres fractures sociales que celle entre riches et pauvres, d'autres révolutions à faire...