Mot-clé - Révolution numérique

11 mai 2013

La tueuse troll, son génie hacker et leur quête d'identité

Ce billet puise son inspiration dans la série télé "Nikita", mais tout amateur de roman d'espionnage pourra s'y retrouver.

"Nikita" est une série télévisée dont les premiers épisodes ont été diffusés en 2010 sur le continent américain. C'est un remake de la série télévisée "La femme Nikita", elle-même inspirée du film "Nom de code : Nina", lui-même remake du film original "Nikita"...
Ce qui nous intéresse, c'est que "Nikita" est imprégnée de la philosophie de notre époque et en particulier de ses mythes concernant Internet et les hackers.

Niki1.jpg Résumons de quoi il s'agit. Nikita est le nom de guerre d'une fille perdue, condamnée à mort, officiellement exécutée et enterrée, discrètement récupérée par une organisation secrète, la Division, en vue de participer à des missions d'agent liquidateur. Nikita suit un entraînement à la dure dans une caserne souterraine pendant plusieurs mois, exécute des missions, gagne la confiance des dirigeants de la Division, accède au statut d'agent, sous identité bidon et vrai logement de surface. A la suite de diverses péripéties, dont l'élimination de son petit ami par la Division, Nikita prend le large et, bénéficiant d'une fortune détournée sur le butin d'une mission, elle entreprend sa vengeance et la destruction de la Division. Nikita gagne à sa cause d'autres agents ou employés de la Division. Elle parvient à faire échouer plusieurs missions, notamment grâce aux informations transmises par Alex, une fille qu'elle a sauvée de la drogue et de la prostitution et qui s'est infiltrée comme recrue dans la Division.

La série est visuellement superbe, le scénario de la première saison est explosif. Au cours de la deuxième saison, le personnage principal n'évolue presque plus, l'intérêt se déplace vers d'autres personnages récurrents, au cours de diverses aventures où l'on retrouve beaucoup de thèmes connus des séries d'espionnage et même de soap operas. Vers la fin de la saison 2, on ressent parfois la dérive congénitale des séries conçues par une équipe de scénaristes ou inspirées de romans rédigés en successions de "points de vue" (Game of Thrones) : les épisodes se chargent en émotions et en détails sensationnels alors que les conventions spécifiques au milieu décrit ne sont plus présentées comme des ressorts du drame mais comme des évidences métro-boulot-dodo imposées aux personnages et qui leur servent de prétextes à répétition. Le fil rouge de narration entre les épisodes devient inutile puisqu'on reste à l'intérieur d'un cadre figé (même si ce cadre demeure extraordinaire en regard de notre monde banal). Et, à l'intérieur de chaque épisode, l'intention vraie ou fausse des actes et des pensées n'est plus annoncée ni commentée par aucun artifice de repèrage à destination du spectateur. On assiste donc à une suite de reportages événementiels imaginaires où s'entremêlent la misère des destins individuels et l'opulence des folies humaines - ce qui peut être distrayant si on n'a rien de mieux à faire, comme par exemple sortir jouer à la balle avec le chien. Malgré cela, la qualité de la série "Nikita" est telle qu'elle mérite plusieurs visionnages.

Vers la fin de la saison 2 de Nikita, le tragique amoral de la saison 1 fait place aux idéaux de substitution les plus courus de notre époque : la violence et la manipulation comme ingrédients banals de l'action, le danger comme facteur d'excitation sexuelle, la domination de ses semblables comme objectif de réalisation personnelle, etc. Certes, on peut aussi trouver dans la saison 2 des manifestations de solidarité et de courage, mais elles semblent décalées au point que leurs protagonistes ne survivent que par une série de miracles, alors que, par contraste, le dernier épisode met en scène un Président marionnette, bien propre dans son costume impeccable, et pas vraiment dérangé par le rôle médiocre que les circonstances lui imposent.

Attention, les enfants... Le monde de Nikita est un monde de pantins et d'apparences, dirigé en sous main par des psychopathes persuadés de leur supériorité. Ces manipulateurs fous sont contrariés dans leurs combines par les activités des exclus regroupés autour de Nikita; leur orgueuil en prend un sacré coup et ils sont contraints d'arranger l'histoire pour surmonter l'affront. Lorsque nos héros en révolte se demandent comment un jour ils pourraient eux-mêmes "se ranger", on comprend pourquoi ils ne trouvent pas de réponse, ce n'est pas seulement pour que la série continue.

Niki2.jpg Heureusement, dans le monde de Nikita, le merveilleux occupe une grande place : c'est la magie d'Internet et le mystère du grand pouvoir du hacker !

Le hacker génial frappe à toute vitesse sur plusieurs claviers d'ordinateurs en parallèle. Il s'introduit à volonté dans n'importe quel réseau informatique de la planète, éventuellement via un canal satellite usurpé, en quelques minutes. Il fait apparaître sur son écran n'importe quel local, ville, réseau urbain.. du moment qu'il existe une caméra, une puce ou même un simple conducteur électrique dans le voisinage...Mieux encore, le hacker dirige les mouvements des équipes amies à l'intérieur d'un bâtiment ou sur le plan d'une ville, leur indique les positions des équipes adverses à leur poursuite, les oriente vers leur objectif ou vers la prochaine trappe d'évacuation... Bref, le hacker remplace avantageusement le sorcier qui voit tout dans sa boule de cristal. Et bien évidemment, nous avons un hacker blanc et un hacker noir.

Information pratique à destination des agences spécialisées : les téléphones mobiles s'avèrent presque aussi opérationnels que les puces de traçage incorporées dans la chair des opérateurs de terrain; de plus, ils sont plus faciles à mettre à niveau des dernières technologies.

De fait, Nikita est une tueuse troll. Pas du genre qui lance son attaque terminale comme un réflexe, sauf évidemment lorsqu'elle s'introduit directement dans le site central de la Division. Après une préparation minutieuse, elle apparaît auprès de sa cible sous une apparence fascinante, se donne le loisir d'examiner si elle peut la convertir au régime végétarien, sinon tant pis.

Dans la série Nikita, l'équivalent de l'Arme Suprême, ce sont des "boîtes noires", des mémoires portables d'accès protégé, dont le contenu crypté est censé révèler les commanditaires, les transations financières, la logistique préparatoire et même les vidéos du détail des opérations exécutées par la Division dans ses plus basses oeuvres. Le possesseur d'une boîte noire, à condition de parvenir à la décoder, dispose des informations pour compromettre ou faire chanter les puissants commanditaires des opérations secrètes exécutées au nom du plus grand Bien.

On peut faire semblant de croire au pouvoir des boîtes noires, mais nous savons pourtant que la puissance des "vérités qui tuent" est celle d'un pétard mouillé, que ces vérités soient dissimulées dans des boîtes noires ou disséminées dans le cloud ! Souvenons-nous des révélations de Wikileaks, sensationnelles sur le moment, mais dont les implications se sont réduites après quelques jours jusqu'au dérisoire. Non, dans un univers hypermédiatisé, les "vérités-événements" ne peuvent pas faire l'histoire. Tout ce que l'on peut espérer, si ces représentations événementielles bénéficient d'une mise en scène appropriée, c'est leur conservation en illustrations d'un article de portée générale sur notre époque et la manière d'y soulever les questions qui fâchent. Mais sur le fond, l'impact des révélations sera faible sur le moment, peut-être contraire à l'intention du dévoilement. Observons avec quel calme les actuels responsables de la fin de l'humanité, bien que toutes les prévisions à 30 ans annoncent cette fin et que beaucoup d'événements témoignent de la justesse de ces prévisions, persistent dans leurs orientations intéressées et leurs prétentions grotesques... Ce ne sont pas quelques hackers géniaux qui pourront nous sauver, non plus qu'une équipe de nettoyeurs Nikita, non plus d'ailleurs que des penseurs en chambre... Les questions de notre époque ne peuvent pas être abordées comme des problèmes de détail, elles requièrent l'instauration d'une nouvelle forme de solidarité humaine.

Au passage, commentons une réflexion mise dans la bouche de Nikita, citée de mémoire : "tout le monde porte un masque dans notre milieu et en change selon les circonstances, à tel point que l'on perd son identité". C'est une réflexion assez courante dans les séries d'espionnage. Elle paraît néanmoins stupide au premier abord quand on la comprend littéralement. En effet, l'identité d'un espion, n'est-ce pas justement son agilité à changer de masque selon les circonstances ? D'ailleurs, même le surfeur ordinaire sur Internet respecte un protocole différent selon le site qu'il visite et les interactions effectuées. En cela, il agit comme un espion, évidemment, sans risquer sa vie en cas d'erreur, mais il exerce à son niveau le même genre de souplesse. Et plus généralement, même si on n'est pas un espion, notre capacité à changer de masque selon les circonstances, n'est-ce pas la banalité de notre vie quotidienne, une condition de toute vie sociale ? On pourrait même dire que, pour les autres, la perception de notre identité personnelle se résume à la collection des masques que nous savons, bien ou mal, emprunter dans nos interactions avec eux.

Cependant, cependant, et en restant au niveau de ce qui peut être exprimé simplement... s'il existe un autre composant dans notre identité personnelle que l'identité faciale d'interaction en société, s'il existe un autre composant identitaire qui serait spécifiquement humain par rapport à l'animal ou par rapport à une hypothètique intelligence logicielle, ce serait peut-être notre capacité à changer de masque, non seulement pour nous conformer aux circonstances environnantes de l'instant, mais en vue d'une finalité. Alors, dans ce cas, la réflexion de Nikita n'est pas stupide, elle exprime son incertitude sur ses propres finalités ou la volonté de ne pas les révèler, ou son impuissance à l'exprimer, peut-être les trois. Dans tous les cas, sa déclaration traduit un déséquilibre profond. En effet, l'incertitude sur les finalités personnelles peut-être fatale si elle se maintient, et l'opacité du quant à soi peut s'ériger en prison mentale. Le roman "Un pur espion" de John Le Carré décrit précisément ce drame. Il se termine par un suicide.

Rassurons-nous : tout dans la série Nikita, le scénario, les personnages, leurs aventures, leurs compétences extraordinaires, tout est complètement invraisemblable. Mais les idéaux de ces personnages, leur imaginaire social, leur Web mythique, leurs illusions sur leur capacité à refaire le monde, les questions qu'ils se posent, c'est bien nous !

5 mar. 2013

Le logiciel libre, une liberté pour qui, pour quoi ?

Définition trouvée dans Wikipedia version française : "Un logiciel libre est un logiciel dont l'utilisation, l'étude, la modification et la duplication en vue de sa diffusion sont permises, techniquement et légalement. Ceci afin de garantir certaines libertés induites, dont le contrôle du programme par l'utilisateur et la possibilité de partage entre individus." Voir aussi http:/www.gnu.org/philosophy/free-sw.fr.html et notamment le lien vers les termes prêtant à confusion.

Le but ici n'est pas de critiquer le logiciel libre, encore qu'on trouvera dans ce billet un ramassis d'observations parmi les plus piquantes jamais écrites sur le logiciel libre d'un point de vue souvent oublié, celui de l'utilisateur et celui de l'informaticien "proche des utilisateurs". Notre but est d'évoquer une dimension à notre avis insufisamment développée du logiciel libre, à savoir la création de nouveaux services aux utilisateurs. A preuve, on en proposera une réalisation urgentissime.

Par avance, pour légitimer notre démarche, rappelons que dès les débuts du mouvement du logiciel libre, l'idée de nouveaux services aux utilisateurs était présente, et qu'elle a produit des réalisations. Voir par exemple http://www.gnu.org/encyclopedia/free-encyclopedia.html à l'origine de Wikipedia.

En tant qu'utilisateur, je reconnais mon immense dette au logiciel libre. Pas seulement pour l'ivresse de l'évasion au grand air, au lieu de rester vautré sur les canapés moelleux des grandes fabriques. Clairement, je fais des économies financières considérables en utilisant une suite bureautique libre, un lecteur libre multimedia (y compris radios web, tnt, dvd tous formats évidemment), un anti virus libre, un système fondé sur GNU/Linux, et avec un navigateur libre j'évite probablement une partie de l'espionnage sur le Web, etc.

penguin_640.png C'est presque négligemment que je mentionne GNU/Linux, du fait que l'on trouve d'excellentes distributions conviviales faciles à installer et à utiliser. En passant, j'en profite pour un avertissement : ignorez les articles pour ou contre Linux, et spécialement ceux qui font croire ou laissent penser à la nécessité de passer en ligne de commande pour maîtriser un système GNU/linux; tout cela est dépassé depuis au moins 5 ans. Il n'existe plus, à l'encontre de GNU/linux pour l'utilisateur, qu'un seul argument "sérieux" : celui des jeux vidéo, et encore seulement dans la mesure où ils font appel aux toutes dernières cartes graphiques et aux drivers associés (voir http://winehq.org).

Et les distributions de GNU/Linux ne sont plus depuis longtemps des curiosités que l'on est invité à tester en parallèle d'autres systèmes, elles sont robustes et entretenues. J'utilise encore, parce que c'est mieux qu'une tablette pour ce que j'ai à faire, un netbook Eeepc 4G Asus de première génération, sur lequel j'ai installé dès l'origine un système XUbuntu 8.04 (avril 2008); je reçois encore (02/2013) des mises à jour de sécurité bien que cette version d'Ubuntu ne soit plus officiellement soutenue depuis longtemps (mais les versions remplaçantes sont trop encombrantes pour mon vieux netbook).

La réalité brute, c'est qu'actuellement le logiciel libre est partout et qu'il a tiré le progrès des dernières années dans de nombreux domaines, bien que d'une manière parfois souterraine pour l'utilisateur. Pour être objectif, cet effet d'entraînement n'a pas toujours été le résultat d'une supériorité technique ni d'un enthousiasme spontané. La menace de l'émergence d'une concurrence gratuite a pu motiver certains logiciels propriétaires à proposer des versions libres d'usage courant de leurs produits. En tous cas, les utilisateurs de réseaux sociaux et de tablettes doivent le savoir : leurs outils magiques n'existeraient probablement pas sans le logiciel libre.

Maintenant, on devrait s'interroger :

  • pourquoi est-ce que le mouvement militant du logiciel libre a si bien réussi ?
  • pourquoi cette réussite est-elle méconnue ?
  • quels sont les besoins de renouvellement pour que cette réussite puisse continuer ?

Je n'aborde ici que les deux derniers points, faute des connaissances nécessaires pour relater correctement l'histoire contemporaine - pour cela, je renvoie à Wikipedia et à R. Stallman.

Le logiciel libre reste méconnu du grand public parce qu'en pratique, l'utilisateur confond logiciel libre et logiciel gratuit. Le terme "free software" est d'ailleurs porteur d'ambiguité, puisque "free" signifie libre mais aussi gratuit. De plus, il existe des logiciels gratuits qui ne sont pas des logiciels libres et inversement les logiciel libres sont souvent distribués en version binaire gratuite directement installable sur les systèmes courants. Bien entendu, l'utilisateur peut faire la différence en lisant la licence d'utilisation jointe au logiciel ou celle qui s'affiche lors de son installation; sinon, il peut la lire sur le site Web du logiciel ou de la fondation qui l'a produit. Autrement, il n'existe, pour l'utilisateur final, aucune différence entre un logiciel libre et un logiciel gratuit.

Donc, une réponse correcte à la question ci-dessus posée à propos de la méconnaissance du logiciel libre serait :

  • l'utilisateur peut savoir qu'il utilise un logiciel libre,
  • mais c'est à travers un texte à caractère juridique, plutôt répulsif ou difficile à interpréter,
  • et de toute façon, cela n'a aucune conséquence pratique immédiate pour cet utilisateur.

Clairement, il manque quelque chose comme un logo témoin de l'adhésion à la philosophie du mouvement du logiciel libre, un signe de "liberté égalité fraternité", et pas seulement de conformité avec un type de licence. Pourquoi pas une signature palmée ou une trace de pas de manchot ? A l'opposé, les sites Web de fondations de logiciels libres qui affichent leur liste de soutien par des sociétés à gros bénéfices flouteraient plutôt l'image du logiciel libre, au lieu qu'une présentation légèrement différente pourrait la renforcer.

Bref, les informaticiens ne sont pas des commmunicants, et dans un monde sans pitié, ils se font rouler.

Concernant les besoins de renouvellement du mouvement du logiciel libre, en tant qu'informaticien "proche des utilisateurs", les déficits à combler me semblent évidents. Autant j'apprécie la puissance des outils libres destinés au développement ou à l'environnement d'exécution des logiciels d'application, autant je m'interroge sur le dynamisme créateur de ces outils, qui me semble pris dans une spirale de répétition plutôt que vers l'innovation.

En résumé :

  • je suis las de refaire l'apprentissage de chaque nouvelle branche de PHP, Python, Apache, etc tous les 18 mois environ (je ne parle pas de versions successives, mais bien de familles de versions, chacune avec ses propres règles de paramétrage)
  • je suis effaré de lire les annonces de publication de nouvelles plateformes collaboratives dont les fonctions sont reproduites à l'identique depuis des années et nécessitent un paramétrage très professionnel pour fonctionner tant bien que mal
  • alors que des réseaux sociaux, qui n'ont rien inventé techniquement, pèsent des milliards de dollars et passent pour des bienfaiteurs de l'humanité.

MM. et dames du logiciel libre, vous tournez en rond, on vous tond la laine sur le dos, et en plus, vous avez mieux à faire !

penguin_whitix.png Par exemple, il serait urgent de créer un ensemble de logiciels permettant à l'utilisateur "ordinaire" de créer son propre site Web d'interaction sociale, localement chez lui ou proche de chez lui, en conformité avec les principes d'architecture décentralisée du Web.

Non, les logiciels libres existants ne répondent pas, en l'état, à ce besoin et même en assemblant plusieurs logiciels existants, on sera loin du compte. Car il ne s'agit pas de fabriquer un nième générateur de site web ou de plate forme collaborative vaguement spécialisée. Il s'agit de bien plus que cela. En revanche, il n'est nul besoin de rechercher une performance permettant un nombre élevé de connexions simultanées, il est au contraire préférable d'instaurer une forme de rationnement maîtrisé au travers d'automatismes d'administration bien pensés en parallèle avec la conception.

Tentons d'ébaucher ce que doit pouvoir faire l'utilisateur ordinaire d'un tel logiciel :

  • créer, tenir à jour son site Web, sur sa machine pour les mises au point du site), le publier automatiquement en parallèle sur le Web dans son espace personnel alloué par son fournisseur d'accès
  • distinguer explicitement, dans son site Web, les éléments rendus visibles aux moteurs de recherche (les autres ne l'étant pas, par défaut)
  • entretenir un profil public de ses centres d'intérêt et de sa propre présentation personnelle
  • pouvoir temporairement mettre son site Web hors ligne et annoncer une date/heure UTC de remise en ligne; éventuellement programmer un calendrier de mise hors ligne / remises en ligne
  • trouver de nouveaux correspondants par l'intermédiaire des moteurs de recherche, moyennant par exemple une forme de préfixage automatique spécifique à ce type de site des thèmes d'intérêt déclarés dans le profil public
  • dialoguer avec de nouveaux correspondants potentiels, leur donner accès éventuellement indivuduellement à des parties privées du site
  • définir des types de correspondants afin de dire, dans son site Web, quels éléments seront visibles de quels types de correspondants
  • adopter des correspondants, les affecter à un type défini de correspondants (sans que cela soit obligatoire, le typage n'étant qu'une facilité pour la définition des interactions)
  • de sa propre initiative ou sur proposition périodique programmée, traiter les demandes de contact, commentaires et messages reçus
  • de sa propre initiative ou sur proposition périodique programmée, traiter les abonnements informatifs requis par les correspondants adoptés (informations d'évolution du site)
  • tenir une (petite, simple) conférence à distance avec des correspondants individuellement choisis parmi les correspondants répertoriés
  • créer des zones temporaires de mise à disposition de photos, textes, vidéos à l'intention de correspondants individuels, éventuellement alimentées à partir d'appareils portables
  • créer des forums-chats temporaires de correspondants individuels en interaction textuelle asynchrone (tout message d'un correspondant apparaît chez les autres en temps quasi réel mais les correspondants ne sont pas forcément en ligne simultanément)
  • etc,

Vous voyez l'idée ? Pensez aux besoins d'interactions, via des sites web personnels décentralisés, à l'intérieur d'une famille éclatée sur plusieurs continents, avec en parallèle des interactions avec des collègues de travail sur des affaires multinationales (pas trop confidentielles) et en parallèle des interactions avec des correspondants divers sur des thèmes d'intérêt, par exemple le bricolage en plomberie. Si l'ensemble logiciel ne permet pas à un utilisateur ordinaire de tenir conjointement ces trois genres d'interactions d'une manière simple et transparente, avec une administration conviviale aussi automatisée que possible, ce sera un échec. J'indique, à toutes fins utiles, que, du point de vue de l'utilisateur, l'identité des correspondants n'est certainement pas définie de la même manière dans les trois genres d'interactions; ce n'est pas un détail. Le souci d'ergonomie doit concerner l'administration du site Web autant que les autres fonctions et cette administration doit être conçue en parallèle avec le reste. Il est de loin préférable de fabriquer un logiciel simple en réalisation rapide dans les trois genres d'interactions plutôt que de multiplier des fonctionnalités génériques au risque de mal les intégrer à l'utilisation de l'ensemble. Possibilité de commencer par une réalisation qui servirait de démonstration de notoriété, par exemple un mini serveur Web personnel destiné aux smartphones ?

"Liberté égalité fraternité" des utilisateurs du Web, c'est possible, c'est devenu vital pour la réalisation de la conception originelle du Web et le support d'une forme d'intelligence répartie au lieu de la multiplication des services centralisés et des abus manipulatoires en arrière plan qui en découlent fatalement (il n'est nul besoin de croire à une théorie du complot pour s'en rendre compte, il s'agit d'une conséquence mécanique).

Ah oui, n'oublions pas : comment financer le développement, la maintenance, les évolutions, etc ? Quelques idées : collecte(s) publique(s) de fonds, abonnement payant (modeste) des utilisateurs à un service d'échange d'expérience et discussion des évolutions à réaliser, intéressement d'organismes internationaux d'échanges culturels, intéressement des agences gouvernementales en charge de la préservation des données privées, de la protection de l'enfance, etc. Il sera très instructif de voir qui sera contre. Il y aura certainement des surprises dans les deux sens, pour et contre ce projet, pour sous condition inacceptable et contre pour motifs à courte portée, notamment du fait que l'équilibre actuel entre les puissances du Web, l'écoulement des flux de trafic et la répartition des bénéfices ne satisfait pas tous les acteurs.

12 fév. 2013

Emprise numérique, méprise démiurgique

emprise_num_0.jpg Ce bouquin, "L'emprise numérique" par Cédric Biagini (Editions L'échappée, 2013), est un modèle d'appel à la conscience critique, en chapitres bien écrits, lisibles en lecture rapide. Pourquoi en France le sommaire est-il traditionnellement reporté à la fin des livres ? Ce type d'ouvrage gagnerait encore en lisibilité avec un sommaire en tête.

Le ressort principal de la dénonciation est la mise en opposition entre d'une part les déclarations publiques de représentants du nouveau monde des nouvelles technologies et à l'opposé, les réflexions de penseurs contemporains et certains résultats d'études scientifiques récentes.

Les sujets abordés sont d'actualité : réseaux sociaux, interactions et recherches sur Internet, téléphones portables intelligents (smartphones), liseuses électroniques, enseignement assisté par ordinateur, numérisation du savoir, augmentation des performances humaines, etc.

L'ouvrage contient une documentation à jour (début 2013) des études sur la dépendance aux bidules high tech et sur les méfaits de l'addiction aux écrans, en particulier par la création de déficits mentaux chez les enfants. Plusieurs mythes sont démontés au passage, notamment par le rappel des énormes quantités d'énergie nécessaires à la construction puis au fonctionnement des matériels de nouvelles technologies en réseaux, et par l'évocation des situations meurtrières entretenues autour de l'extraction des ressources rares utilisées dans la construction de ces matériels.

Donc : bravo pour la synthèse ! Tout le monde devrait avoir lu ce bouquin !
emprise_num_1.jpg

Risquons quelques observations.

Bizarrement, tout un pan de la critique habituelle d'Internet est absent. Par exemple : on ne trouve pas grand chose sur notre exposition individuelle croîssante à des influences mentales de mieux en mieux ciblées et de natures bien plus diverses que d'étroites incitations marchandes, et au plan des prospectives encore fumeuses, rien sur les tentatives et tentations de la démocratie en réseau.

Quel est donc le projet qui nous est proposé, dans l'hypothèse favorable où la lecture de l'ouvrage nous ouvre la conscience ? Voyons cela vers la fin de l'ouvrage.

Page 398
"Il s'agit donc de formuler une critique sociale et politique des nouvelles technologies qui s'inscrive dans une contestation plus globale de la société industrielle."

Page 408
"Pour retrouver la plénitude de la présence au monde, à soi et aux autres, nous devons nous réapproprier nos conditions matérielles d'existence en exerçant nos capacités de sensation, de réflexion et d'action dans des activités qui font appel à des savoir-faire, qu'en tant que producteurs nous pouvons maîtriser - caractéristiques de ce que l'on appelle le métier. Le métier requiert de bien savoir faire un ensemble de tâches dans un domaine particulier, après une période d'apprentissage, dans la durée, en acquérant de l'expérience et en étant attaché à son activité."

Hé bien moi aussi, je trouve que la société humaine est mal faite et que personne ne s'intéresse vraiment à moi ni à ce que je fais, sauf mon chien. Moi, robot humain de 7ème génération, j'adhère donc sans réserve aux déclarations extraites des pages 398 et 408, et j'attends l'avènement d'une nouvelle société certifiée ISO afin de pouvoir m'y réaliser pleinement....

Sérieusement, on peut trouver l'ouvrage faiblard en termes de solutions, mais on doit reconnaître que son titre n'annonce pas notre libération, seulement la dénonciation de nos liens de dépendance, ce qui est déjà beaucoup.

Néanmoins, on peut regretter l'absence d'un relevé des apports des techniques numériques, concernant par exemple les relations numérisées entre les individus et les administrations, les conférences à distance, le partage de projets et de savoirs à l'intérieur de communautés en réseau, etc. Ce relevé (pas si simple à établir) aurait apporté une illustration concrète de ce qui doit être encouragé, renforcé, et dans quelles directions, par opposition aux poisons déshumanisants sans forcément exclure le divertissement ni le commerce affichés comme tels. Certes, une telle sélection est porteuse d'un risque de connivence avec des technologies par ailleurs perverties. Cependant, on connaît assez bien les mécanismes d'avilissement des technologies - le bouquin en apporte la preuve - pour savoir s'en prémunir sans attendre la création d'un modèle renouvelé de "la" société en grand qui règlerait tout - par qui pour quand ? De plus, rien n'empêche de préciser le but recherché et les conditions d'emploi pour chaque technique sélectionnée, retournant ainsi en notre faveur l'argument de la non neutralité des technologies.

Car des critères pratiques de sélection, des objectifs fonctionnels, des conditions d'emploi, peuvent être tirés des principes techniques originels du Web en architecture décentralisée, et d'une réflexion anthropo-sociologique sur le ratage de cette opportunité originelle de dialogue constructif entre les humains par delà les générations et les cultures - précisément alors que cette opportunité est à l'inverse trop souvent présentée comme étant complètement réalisée spontanément, dans des exposés techniques ineptes et des argumentaires publicitaires de surface.

Cette analyse et cette réflexion, nous les avons faites par ailleurs, à partir du problème permanent de la transmission des compétences personnelles entre des individus (d'où notre sensibilité particulière à la page 408)...

Ensuite, pour imaginer à quoi pourrait ressembler un Web au service de l'humanité, lisez notre blog !

13 oct. 2012

Non à la société binaire, pour le développement du collectif

La société humaine du Web actuel, c'est une société binaire, celle de l'individu isolé dans un univers hypercomplexe et puissamment prescripteur, à la recherche perpétuelle de liens signifiants avec d'autres individus isolés. Dans ce type de société, les mouvements sociaux se réduisent aux effets de masse (voir Elias Canetti, Masse et puissance, Gallimard 1966). L'action individuelle tend à se réduire à la recopie / substitution.

Le modèle de la société ultralibérale est lui aussi une société binaire (explications plus loin).

Faut-il voir dans cette convergence générale vers la société binaire, une conséquence du monothéisme puis de la révolution scientifique, dans une vaste perspective historique qui en expliquerait les causes naturelles ? Non, cela ne tient pas. Les Grecs antiques, auxquels on attribue la création de la logique formelle, nous semblent imprégnés d'une culture notoirement polythéiste et superstitieuse. La démocratie fut créée de l'intérieur d'une économie fondée sur l'esclavage. La mécanique quantique a surgi en pleine période de foi dans la continuité du progrès scientifique, provoquant une rupture pour le moins étrange dans la science physique. Faute d'une explication historique évidente de notre société binaire actuelle, il faut prendre le risque de la création d'un imaginaire mental capable de nous en sortir. Ce n'est pas si difficile. De toute évidence, l'humanité n'a pas toujours vécu dans une société binaire. Et, même à l'intérieur d'une société binaire, des individus ont su localement y échapper et faire prévaloir leurs découvertes. Actuellement, la "révolution" numérique est un extrême gâchis social, alors qu'elle nous offre pourtant le potentiel pour nous extraire de la société binaire.

FB_HIST.jpg

Existe-t-il une thèse rapprochant les ouvrages de Fernand Braudel, historien architecte des trois temps (le temps géo-écologique des civilisations, le temps long de l'histoire, le temps de l'événement), avec par exemple l'essai révolutionnaire de Cornelius Castoriadis sur L'institution imaginaire de la société (Editions du Seuil, 1975, Collection Points Essais), et avec les écrits récents des anthropologues ? Si cette thèse existe, on peut malheureusement parier qu'elle reste empêtrée dans les disputes du siècle dernier, par exemple, pour déterminer en quoi le modèle marxiste serait meilleur dans le domaine prédictif que le modèle libéral, ou inversement. (NB. A l'inverse de cette démarche traditionnelle, la première partie de l'essai de Castoriadis est une critique du marxisme, mais peut aussi être lue comme une critique du capitalisme).

Voici donc, à titre gratuit et faute de mieux en quelques lignes (sinon il faudrait des centaines de pages), une proposition d'ouverture intellectuelle vers un dépassement de la société binaire par le renouvellement d'un imaginaire social universel.

Vision "qui nous sommes". Les temps de l'histoire sont imbriqués, en cercles concentriques plutôt qu'en strates poreuses. L'être humain est lui aussi une créature imbriquée dans sa structure et son fonctionnement; il inclut une machine et un animal plus autre chose qui fait son humanité, en liaison avec les composantes machinales et animales, par définition. Toute société humaine est elle aussi, par nature, une création imbriquée en cercles concentriques : chaque personne ou groupe humain y possède un espace d'autonomie (appelons-le "liberté"), à l'intérieur de collectivités porteuses de règles et de projets choisis, à l'intérieur d'un univers de contraintes (appelons-le "souveraineté").

Vision "que faire ?". Ce n'est pas l'expansion de notre "liberté" d'autonomie qui nous fera sortir de notre société binaire actuelle, c'est le redéveloppement en nombre de collectivités raisonnées, locales, provisoires mais cohérentes en finalités. Car le modèle ultralibéral tout économique, notre référence présente, tend à remplacer toute forme de collectivité par l'entreprise, ce qui isole chaque individu dans le jeu des forces souveraines, et provoque l'étouffement de tout intérêt collectif qui ne peut être mis dans le champ du business. Au niveau de la société globale, l'imaginaire MS, celui de la Massive Subsidiarity, modèle à 2 couches stratifiées, doit laisser place à l'imaginaire IC (Interactive Communities) modèle à 3 couches concentriques favorisant la couche du milieu, celle des collectivités d'intérêts collectifs à objectifs concrets. Qui osera nous dire que les défis de notre avenir humain, désormais barré à l'horizon de 50 ans, ne requièrent pas la refondation de l'intérêt collectif, et pas d'un intérêt collectif abstrait (genre "paix sur la terre") mais d'un intérêt collectif de la vie courante ? Sinon, nous allons tout droit vers des types de sociétés binaires frugales autoritaires sur le modèle de l'Egypte ancienne après une période préalable d'extermination de masse, très probablement sans que jamais Internet ne s'arrête ni les réseaux de téléphones portables, car ils accélèreront les processus et outilleront les pouvoirs dominants, comme ils font déjà.

En vue d'un approfondissement des orientations proposées et surtout en vue de leur mise en pratique sur le Web aux fins d'échange et de transmission de compétences individuelles entre des personnes contribuant à des objectifs partagés, on trouvera dans ce blog et dans l'ouvrage de référence (sur la transmission des compétences individuelles, sujet crucial de la survie sociale, voir lien Essai sur un Web alternatif) d'autres idées raisonnables, concernant notamment :

  • la constitution formelle de vraies sociétés virtuelles à finalités,
  • une étiquette universelle de dialogue coopératif entre des personnes,
  • des propositions de réponse aux questions "comment se raconter soi-même", "à quelle histoire commune se rattacher", etc


Notes et compléments ponctuels sur la modélisation sociale proposée

  • En simplifiant, on peut distinguer des collectivités de protection (elles maintiennent des barrières mentales pour résister aux effets de la puissance hypercomplexe de la "souveraineté") et des collectivités de projet (elles oeuvrent à la concrétisation de leurs objectifs). Il est clair que les unes et les autres sont des digues contre la "souveraineté", mais qu'à partir du moment où ces digues sont consolidées par habitude et que l'on estime ne plus avoir besoin de savoir pourquoi ni comment on les a construites, ces collectivités fossiles s'agglomérent de facto à la "souveraineté" et alors on revient à la société binaire.
  • La paresse, l'animalité, la virtuosité d'adaptation précipitent vers la société binaire.
  • La complexité non maîtrisée précipite vers la société binaire; encore plus son habillage par des croyances.
  • La société binaire est robuste, on ne peut nourrir aucune illusion sur la possibilité de son évolution naturelle.
  • La sous-estimation des capacités de la machine humaine, en tant que vraie machine informatique dotée seulement des capacités de recopie et de substitution, sert les politiques de mépris de l'être humain.
  • Notre temps exigerait que l'on puisse être collectiviste sans être marxiste; plus précisément, la création de nouvelles formes de propriété collective et de gestion collective devraient être les priorités des priorités de notre temps ! Ces entités sociales collectives et les questions associées ne sont pas des abstractions, en considération par exemple des biens communs de nos villes et régions, et des problèmes de cohérence dans le temps et l'espace que posent leur construction et leur évolution en rapport à des finalités communes locales et encore plus à grande échelle, par exemple pour la maîtrise des consommations d'énergie.
  • Le modèle CHOP que nous avons proposé par ailleurs pour représenter l'individu en interaction sociale est lui aussi, évidemment, un modèle imbriqué (le O est pour Oignon). On peut établir un parallèle entre les 4 niveaux de ce modèle CHOP et le modèle IC à 3 cercles de la société, par la mise en relation des niveaux "interfaces sociales" et "projets" avec les cercles "liberté" et "collectivités de projet". Tout se tient.

Espérons qu'il n'est pas trop tard.

1 oct. 2012

Comment peut-on ne pas aimer Facebook ?

L'ouvrage collectif "J'aime pas Facebook" vient de sortir en France (collection Manuels Payot). Honnêtement, au plan de la forme, nous préférons le premier ouvrage d'Ippolita publié en France, "Le côté obscur de Google", plus directement accessible. En effet, une partie de l'ouvrage sur Facebook ressemble à une thèse de sociologie. Espérons que pour beaucoup de lecteurs, ce sera un avantage.

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Voici les principaux points de convergence avec le contenu de notre modeste blog :

  • l'histoire de la gestation et du développement de Facebook est un maquillage en version universitaire - entrepreneuriale d'une réalité comprenant d'importantes contributions non comptabilisées,
  • la plate forme Facebook apporte zéro innovation technique, ce n'est qu'un emballage de composants existants,
  • le gaspillage énergétique de l'architecture centralisée est énorme en comparaison d'une architecture en noeuds fédérés (par exemple),
  • la gratuité n'est qu'apparente, l'utilisateur est soumis à un ciblage publicitaire; pour ce faire, ses données et son comportement sont recueillis, analysés pour améliorer ce ciblage,
  • le réseau social contraint ou incite chacun au maximum de transparence sur sa personne, ses goûts, ses choix, etc.
  • dans ces conditions, la contribution du réseau social aux mouvements révolutionnaires récents est évidemment surfaite, par rapport, par exemple, au simple téléphone portable
  • le réseau social n'est pas une nouvelle société, c'est un théâtre en agitation chronophage où chacun se donne à voir en conformité à son profil, et réciproquement.

En comparaison, notre blog diffère ou apporte des éléments supplémentaires sur les principaux points suivants :

  • l'utilisateur d'un réseau social ne doit pas être considéré comme la victime d'une tromperie qu'il suffirait de dénoncer pour qu'il se pose des questions et se révolte; non, l'utilisateur reste totalement volontaire, véritablement et humainement en pleine conscience; le scandale n'est pas que l'homme soit un animal, c'est qu'il aspire à la machine - et ceci, par construction;
  • le risque de manipulation de l'utilisateur d'un réseau social ne se manifeste pas seulement par une pression publicitaire ciblée, mais par l'asservissement mental à la propagande diffusée à travers l'ensemble des media d'une manière bien coordonnée par un gigantesque système d'observation et d'influence des comportements; les adhérents des réseaux sociaux sont les premiers à restituer naïvement l'impact des messages diffusés par diverses organisations clientes du système à partir des analyses en temps quasi réel des données (dès lors naturellement en architecture centralisée); cette grande boucle manipulatoire est permanente, ajustée heure par heure si nécessaire; elle nous projette dans un monde équivalent à celui du roman 1984 de G. Orwell;
  • ou bien les réseaux sociaux ne sont que des gadgets, une mode qui passera, ou bien c'est une monstruosité qui doit être détruite et remplacée par autre chose; dans ce dernier cas, c'est l'utilisateur qu'il faut changer, ce sera la révolution numérique pour de bon et cette révolution-là n'a aucun précédent historique; les bonnes intentions, les solutions informatiques libres et décentralisées ne suffiront pas, du simple fait qu'il s'agit d'abord de faire société dans un univers numérique, et que cette réalisation-là ne relève pas seulement de l'ingéniérie informatique mais aussi d'une ingéniérie sociale; il faut retrouver les ressources techniques du lien social communes à toute l'humanité, actuellement ignorées par les réseaux sociaux;
  • c'est pourquoi, nous proposons une étiquette universelle adaptée aux relations sociales numériques, un cadre pour la création de véritables sociétés virtuelles à finalités définies et formellement constituées... Voir ailleurs dans ce blog.

Au plan théorique, pour terminer la critique de l'ouvrage d'Ippolita, nous sommes en accord avec la dénonciation d'un modèle de société "libertarien" opposant la liberté individuelle à toute forme de contrainte, et faisant la promotion de l'entreprise business comme l'idéal de toute collectivité. En accord avec cette critique, pour nous, l'une des principales urgences de notre temps est de redonner vigueur aux collectivités à finalités d'intérêt général (plutôt qu'aux collectivités de protection), et spécialement dans l'espace numérique.

3 sept. 2012

Le Web de la propagande et du formatage

La bête immonde reste bien planquée, mais ses mercenaires stupides ne se retiennent plus d'étaler leur fierté.

Ce qui est nouveau, c'est la revendication de leur diplôme d'apprenti sorcier par des bénéficiaires que l'on aurait cru moins naïfs.

Dans un élan de franchise, dont le niveau de grossièreté mesure la sincérité, un grand parti politique impliqué dans la course à la présidence de notre univers vient de révéler la contribution à sa campagne d'une officine spécialisée dans l'exploitation d'informations recueillies sur le Web.

Pour ce parti, il s'agirait de cibler les foyers susceptibles d'enrichir les fonds de campagne. Ne doutons pas une seconde que ce grand parti n'est pas isolé dans sa démarche d'appel à une officine mercenaire de ciblage. Ne doutons pas un dixième de seconde qu'il ne s'agit pas seulement de récolter des fonds (vite dépensés). mais d'abord d'orienter les thèmes de campagne, de les particulariser en fonction des réactions observées sur le Web de la population ciblée, et d'orchestrer tout le bastringue médiatique, presse, télévision, meetings, etc dans le sens voulu, en vue d'effets en profondeur sur l'opinion, qui seront ensuite entretenus et améliorés dans la durée.

Bref, nous avons la révélation d'une machine de guerre médiatique. Nous pressentons que cette guerre-là dégrade nos chères libertés d'information et libertés d'esprit, mais c'est une guerre, n'est-ce pas ? Notons bien que rien n'empêche l'extension du cadre de cette guerre au-delà d'un processus d'élection dans un régime démocratique.

Quand est-ce que de prudes et vaillants foyers se coaliseront en class action pour réclamer droit de regard, droit de rectification, respect de l'usage des informations les concernant ?

D'ici là, l'officine mercenaire aura changé plusieurs fois de nom et d'adresse (on peut lui conseiller la domiciliation de filiales croisées dans divers paradis fiscaux). Et des experts reconnus auront expliqué que non, braves gens, vous n'avez rien à craindre, car les ciblages ne sont pas réalisés à partir des données individuelles mais sur la base d'informations agrégées par des algorithmes statistiques.

Les experts ne diront pas que ces algorithmes statistiques sont cousins de ceux des moteurs de recherche, en fonctionnant à l'envers en quelque sorte. Ce n'est pourtant pas anodin.

Un gros malin manipulé pondra un virus qui fera pouet pouet exactement quand il faut sur tous les écrans, et le tour sera joué : voici l'ennemi véritable de notre intimité ! La presse abondera en articles sur la protection des données privées, des droits de la personne humaine, des brevets et du secret défense. Opération mains propres.

Voici la situation, en bref :

  • ce n'est plus (seulement) la publicité qui finance les grands services gratuits du Web, et d'ailleurs elle n'a jamais financé la création immensément coûteuse de ces services,
  • le grand marché du Web, c'est la fourniture des informations numérisées de nos comportements (qui consulte quoi, combien de fois et combien de temps, qui dit ou achète quoi à qui, quand, où, comment, etc.) pour exploitation par les manipulateurs médiatiques des pouvoirs dominants,
  • la révolution numérique, c'est celle de l'auto soumission de nos esprits à un matraquage multimédiatique ajusté en permanence, en fonction de nos propres aspirations exprimées sur le Web.


Exercice pour jeune journaliste ou pour étudiant en sciences politiques : rédigez une synthèse actualisée de Propaganda d'E. Bernays (1928) ! C'est une oeuvre glaçante mais fanatique, où sont exposées les techniques bien actuelles de propagande, ainsi que les éléments de doctrine qui les justifient et en ont alimenté l'invention. Pensez-vous que quiconque puisse nourrir le moindre doute sur l'utilisation par tout citoyen Bernays moderne des informations de comportement pompées sur le Web ? Pour quels bons motifs actualisés et quelles campagnes ?

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Dans le célèbre roman 1984 de G. Orwell publié juste après la deuxième guerre mondiale, apparaît le personnage de Big Brother, avec bien d'autres terrifiantes créations imaginaires. Notre réalité est bien différente. Par rapport au roman, nous n'avons pas de police officielle de la pensée, et les murs ne nous espionnent pas. Mais nous pourrions nous demander si, avec la révolution numérique, Big Brother aurait besoin de cette police et de ces espions pour se rendre maître de nos esprits. Car c'est volontairement que nous restons hypnotisés devant des miroirs magiques que nous croyons commander pour notre bon plaisir, pour y faire défiler des trésors virtuels préconditionnés en fonction des déformations agréables de nos propres images. Nous avons fait mieux que tous les romanciers, nous avons créé l'hybride de la liberté et de la mort, le dieu d'un monde d'automutilation où chacun se résume pour les autres à un miroir vaguement original d'hallucinations communes.

Vraiment, cette technologie n'a rien de merveilleux. Car, en plus de nous prendre un temps fou, elle coûte énormément d'argent et dévore une énergie gigantesque.

7 juil. 2012

Apprentissage, compétence, démocratie et révolution numérique

L'apprentissage reste d'actualité, tant mieux.

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Dans cet article du numéro 44 de la revue Cigale, on parle de passion du métier et du charisme des professionnels enseignants. Un ancien élève, jeune artisan boulanger primé dans sa profession, est donné en exemple. C'est beau et grand comme la tradition. On aurait pu écrire le même article il y a 50 ans, avec des noms différents, dans n'importe quel pays bénéficiant d'un système éducatif similaire.

Questions

Pourquoi le terme "apprentissage" reste-t-il associé aux métiers dits manuels plutôt qu'aux disciplines dites intellectuelles ?
En quoi les formes d'enseignement pratiquées par exemple dans les business schools sont-elles différentes d'un apprentissage ?
Pourquoi réservons-nous l'apprentissage à de "jeunes apprentis" et très difficilement à des adultes, sauf peut-être pour l'informatique ?
Pourquoi tant de rapports savants sur l'éducation mélangent-ils les termes "connaissance", "savoir faire", "compétence" ?

"Selon les études internationales, on entend par compétence une combinaison de connaissances, d'aptitudes et d'attitudes appropriées à une situation donnée. Les compétences clés sont celles qui fondent l'épanouissement personnel, l'inclusion sociale, la citoyenneté active et l'emploi"
(extrait d'une recommandation de 2006 du Parlement européen, citée sans rire dans le rapport 2007 de l'inspection générale de l'éducation nationale "les livrets de compétence : nouveaux outils pour l'évaluation des acquis").

Simplement, pourquoi ne pas dire que toute compétence est une affaire de développement personnel dans la vie ? Et que la transmission de compétence suppose une relation de tutorat de durée indéfinie avec une forte autonomie ? Et que, par conséquent, le cadre scolaire ne peut évidemment pas être celui de l'acquisition de compétences, mais celui de la transmission de connaissances et de savoir faire, ce qui est déjà beaucoup ?

Ou alors, sommes-nous invités à de parler d'"expertise" pour toute compétence personnelle ? Ou prétendons-nous expliquer Mozart par une liste de "compétences" ?

Ce n'est pas l'inflation du sens des mots qui résoudra nos problèmes éducatifs dans une société ravagée par la révolution numérique. Voir, par exemple, l'article Pauvre Poucette (http://www.sauv.net/pauvrepoucette.php) à propos des dégâts causés par les nouvelles technologies aux enfants abandonnés trop tôt à l'emprise de la télévision et de l'ordinateur. L'article décrit précisément les dangers du mauvais usage de ces nouvelles technologies dont les conséquences sur de jeunes capacités mentales en développement s'avèrent destructives, irrécupérables. Pourquoi l'école n'a-t-elle pas appris aux enfants à utiliser ces technologies et les a laissés dans la dépendance ? Parce que c'était de l'"apprentissage" et que les jeunes étaient supposés naturellement plus "compétents" que leurs professeurs ?

L'absence de réponse pertinente de notre société face à l'agression barbare des nouveaux medias, agression insidieuse toute emballée de sucre, n'est pas une défaillance spécifique à l'école. Pourtant, il s'agit bien d'une menace mortelle pour notre civilisation; même des intellectuels de souche commencent à le dire, à notre avis encore sans évaluer correctement le niveau ni la nature de la menace. Il reste donc utile de compléter le tableau à gros traits, et notamment dans la zone qui concerne un autre pilier de notre société : la démocratie.

A votre avis, si le nombre d'êtres dépendants continue d'augmenter, incapables de maintenir leur attention plus de quelques secondes et tout à la fois compulsivement hyper réactifs aux émotions instantanées, quelle est leur proportion fatale pour la démocratie dans une société ? Dites un chiffre, soit 15% par exemple, ce qui fait 3 personnes sur 20, et demandez-vous en regardant dans la rue, les magasins, les bus, aussi chez vous et vos proches, si ce chiffre n'est pas déjà largement dépassé.

Peut-être pensez-vous encore que la démocratie s'appuie sur des citoyens responsables et réfléchis. et que cette forme de gouvernement est la seule qui pose constamment la question de l'intérêt général , alors probablement vous ne trouvez pas rassurant que nos parlementaires affirment qu'ils passent des nuits à travailler en assemblée. Pourquoi leur travail serait-il si mal organisé et pourquoi ont-ils du mal à s'en justifier correctement devant les citoyens qu'ils représentent, et croient s'en acquitter par des discours partisans ou des baratins préfabriqués par des officines ? Peut-être alors votre impression de citoyen ordinaire est que vous habitez un pays colonisé par de très banals gestionnaires qui vivent à vos frais, alimentent leurs propres carrières des opportunités qu'ils se créent en tant qu'élus avec leurs affidés et, au-dessus, au bénéfice des grands manipulateurs des medias, à savoir les divers instituts de pensée et les puissances qui les financent.

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Vous avez raison de vous faire du souci à propos de l'intérêt général. Certains penseurs de pays "avancés" ont carrément assimilé l'intérêt général aux décisions prises en résultat des luttes entre les intérêts particuliers représentés dans un jeu "démocratique". C'est justement la conception véhiculée dans la plupart des instances internationales et en particulier sur le Web comme si c'était la seule possible. Cette "démocratie" est une arène de sélection naturelle entre des puissances dominantes, les mêmes qui gavent les medias de leurs études et propositions et assiègent les parlements avec leurs lobbies et projets de lois. C'est une monstruosité en regard des fondements de la démocratie.

Si le problème de la démocratie moderne est celui de la représentativité, c'est celui de la représentation de l'intérêt général, et d'abord celui de la formation des élus. Après des siècles d'expérience, on sait bien que l'intérêt général n'est pas une création spontanée, qu'il ne peut être mis en oeuvre sans intelligence, qu'il peut varier au fond et dans son expression, selon l'époque et le contexte. La définition de l'intérêt général et sa mise en pratique sont des compétences complémentaires, il serait urgent de les reconnaître toutes deux comme des compétences spécifiques et de s'occuper de les transmettre en cohérence. La formation des élus nationaux, régionaux, locaux n'est pas du ressort d'une université ni d'une organisation partisane, mais relève par nature d'une forme d'apprentissage et de tutorat, avec enquêtes et échanges avec d'autres pays. Il faudrait y ajouter une forme de club de partage des expériences entre les élus et les anciens ou ex élus, une capacité organisée de mobilisation de ces expériences pour traiter des questions nouvelles, par une utilisation appropriée des nouvelles technologies.

En conclusion, qu'il s'agisse de l'école ou de la démocracie : cessons d'ignorer que nous sommes attaqués, osons dire la nullité de l'avenir tentateur qui nous possède déjà partiellement, cessons de nous disperser sur des leurres créés par les systèmes d'abrutissement, revenons aux fondamentaux, utilisons intelligemment les nouvelles technologies pour dialoguer entre humains sur des projets concrets.

10 juin 2012

Pas de dialogue sans étiquette !

Ce billet est sans rapport avec les élections législatives en cours. Cependant, il concerne notre avenir social.

Entendons par dialogue une forme de relation sociale entre des personnes qui cherchent un accord au travers de ce dialogue. L'accord est à comprendre dans un sens très général. Comme son analogue musical. l'accord peut être banal ou original, final ou transitoire, etc.

Entendons par étiquette un ensemble de conventions communes qui permettent aux protagonistes de dérouler leur dialogue. Et considérons la capacité de créer une étiquette et de la partager comme une caractéristique humaine plus large que celle du langage, adaptable à tous media, génératrice de toute forme d'expression sociale. Enfin, préférons "étiquette" à "code", car ce dernier terme véhicule l'idée d'une contrainte d'application automatique (jusqu'à l'enfermement mental et physique individuel), alors que l"étiquette suppose une invitation, souvent associée à une connotation ludique - il s'agit bien du jeu social.

Remarque en passant. "Le code d'ouverture du coffre est sur l'étiquette". Cette expression, où "code" et "étiquette" sont pris dans leurs acceptions banales, peut sembler contester les définitions proposées. On peut cependant y discerner une confirmation : le code est bien ce qui enferme et contient, alors que l'étiquette reste à l'extérieur et rend maître du code !

Illustrons nos définitions par un exemple de la vie des entreprises, celui de la négociation entre un acheteur et un vendeur, tel qu'elle est présentée dans un ouvrage de référence "Acheter avec profit, guide de négociation de l'acheteur professionnel" par Roger Perrotin et Pierre Heusschen (Editions du Moniteur, 1989). Il s'agit de créer les conditions d'un accord entre un acheteur et un vendeur sur la fourniture d'un produit ou d'une prestation : prix, conditions de paiement, délai de livraison et de réapprovisionnement, garantie de qualité, emballage, services associés, conventions d'échanges informatisés, calendrier des prévisions de besoins, etc, etc. L'accord résultera d'une négociation sur chacun des critères objectifs connus du vendeur et de l'acheteur; ces critères sont objectifs parce qu'ils sont déterminés par la nature du produit ou de la prestation dans le contexte de la négociation. Chacun des protagonistes connaissant l'entreprise de l'autre, il peut classer ces critères objectifs en fonction de sa propre marge de négociation et, sur un autre axe, de la marge de négociation qu'il suppose chez l'autre. Il obtient alors un tableau de classement croisé qui lui présente les critères objectifs sur lequels la négociation promet d'être difficile (ceux pour lesquels la marge de négociation de l'un et de l'autre est faible), à l'inverse des critères peu conflictuels et parmi ces derniers, des critères "jokers" importants pour l'un des protagonistes mais pas pour l'autre. Une bonne tactique de l'acheteur consiste alors à conduire la négociation de case à case sur ce tableau dans un ordre qui lui permette à la fin d'obtenir un accord global satisfaisant (ce qui peut nécessiter le constat provisoire d'un blocage, d'où l'utilité d'une réserve de "jokers" pour redémarrer).

La personnalité de chacun des protagonistes intervient à double titre : dans la détermination du cheminement sur le tableau et dans l'expression (formules de politesse, questions ouvertes/fermées, types d'objections ou argumentaires et manières de les exprimer, etc). Cette potentialité de complexité foisonnante peut être réduite dans un cadre commun de référence : typologie des styles d'acheteur et de vendeur, caractérisation des tendances inefficaces des uns et des autres, ensemble minimal de règles de l'empathie transactionnelle dans ce type de négociation. Il devient alors possible pour chacun des protagonistes de mettre en oeuvre une tactique adaptée, d'éviter les situations de blocage ou de les résoudre.

Au total, ce qui est décrit dans ce guide de négociation, c'est une étiquette au sens défini en introduction. Si le cours réel de la négociation révèle des affrontements inattendus entre l'acheteur et le vendeur, par exemple du fait d'erreurs d'évaluation des marges de négociation ou du fait d'évolutions imprévues des styles de négociation adoptés, alors d'autant plus, cette étiquette sera le recours commun, parce qu'elle permet à chacun simultanément de percevoir la nécessité des ajustements, leur nature et leur portée souhaitables, puis de conduire leur réalisation dans un cadre commun - à ce titre l'étiquette est constitutive du métier des protagonistes dans leur relation conflictuelle. Clairement, même et surtout dans un contexte déterminé par la recherche d'un objectif précis, l'étiquette n'est pas le décor ni l'ustensile du dialogue, mais sa méthode.

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En généralisant juste un peu, les catégories de composants d'une étiquette de dialogue à objectif se dégagent :

  • référentiel des types de protagonistes en vue du dialogue pour l'objectif global poursuivi (ex styles d'acheteur et de vendeur)
  • référentiel d'affichage de la progression du dialogue en vue de l'objectif global poursuivi (ex tableau croisé des critères selon leur criticité pour chacun des protagonistes)
  • règles de cheminement du dialogue pour atteindre l'objectif global poursuivi (ex passage sur les cases à faible niveau de conflit jusqu'à obtenir un équilibre permettant, en conservant quelques jokers, de traiter les cases plus conflictuelles)
  • règles de préservation de l'empathie pour la continuation ou la reprise du dialogue en vue de l'objectif global poursuivi (ex comportements à éviter, comportements déclencheurs d'accords minimaux)

Notre ouvrage sur la transmission des compétences à l'ère numérique (voir le lien "Essai sur un web alternatif") contient une proposition d'étiquette adaptée à la transmission des compétences personnelles, évidemment bien différente de celle de la négociation entre acheteur et vendeur. Cependant, on y retrouve les catégories de composants listées ci-dessus. Ce n'est pas étonnant, il s'agit de fondamentaux méthodologiques, une analogie avec la musique concertante peut être éclairante.

Dans tous les cas, la mise en oeuvre sur le Web d'une étiquette de dialogue à objectif implique, par nature, la création d'une société virtuelle spécifique.

Pour ce faire, à l'évidence, le Web actuel doit être dépassé. Ce Web-là est devenu un jouet hypnotiseur à prétention universelle, instrumentalisé par les marchands et les manipulateurs. Les emoticones d'état d'âme, les réseaux sociaux banaliseurs, les services outilleurs de propagandes, les encyclopédies de l'instantané, les clics d'achats faciles par carte bancaire, les traductions automatiques ineptes, la netiquette en bouillie pour chat, et in fine la déclaration universelle des droits de l'Homme... : pauvreté de la socialisation sur le Web actuel, faiblesse de ses fondements techniques, misère de ses idéaux. Hélas, "le media est le message" comme disait un prophète du village planétaire, et nos savants se perdent dans ses détails insignifiants et ses oripeaux.

Le Web des innovations sociales reste à inventer, pas comme un miroir ni une extension du monde réel, mais comme l'espace des sociétés virtuelles en tant que nouveaux territoires du monde réel. Scandale : c'est possible ! Avec "dialogue" et "étiquette"...

8 mai 2012

Entonnoir du savoir, déchiqueteur des compétences

Le Web comme conteneur des compétences humaines, c'est l'une des plus dangereuses fadaises de notre temps.

En voici les raisons en 3 points.

Point 1. De la relativité des connaissances

Tout savoir humain est exprimé dans une culture, à une époque, en référence à un contexte, etc.

Du point de vue de l'imprégnation par la propagande décennnale, les contenus du Web ne sont pas pires que les encyclopédies en plusieurs volumes (ou DVD) d'antan.

Mais il est minable que ce contexte de création de chaque élément de savoir ne soit pas systématiquement restitué sur le Web. On se satisfait de singer les encyclopédies "les plus complètes à la poursuite de la vérité absolue" ou de nous fourguer une liste de réponses à nos questions, classées en fonction d'algorithmes fondés sur des fréquences d'utilisation. On pourrait faire beaucoup mieux.

Voir plus loin ce qui serait nécessaire pour conserver ledit contexte et la possibilité d'un jugement autonome de pertinence des contenus du Web.

Point 2. De la volatilité de l'expression des connaissances

Regardez notre chère Wikipedia. Essayez les liens externes de référence en bas des articles et constatez combien ne mènent plus nulle part. C'est que le Web évolue constamment disent les enthousiastes. Oui, mais si nous voulons conserver un savoir cohérent, il faut une stabilité, y compris des références externes, sinon autant y renoncer dès le départ.

Ce n'est pas facile. Les développeurs de logiciels connaissent la difficulté des changements d'environnement de création de leurs logiciels : pour maintenir pendant plusieurs années les logiciels développés, il est obligatoire non seulement de sauvegarder des "états cohérents" de ces logiciels et de leur environnement de développement, mais de savoir repérer régulièrement les variations d'environnement moins immédiat dont celles dans les appels aux entrailles du système d'exploitation. Il est criminellement naïf d'espérer qu'une référence à quelque chose dont on n'est pas maître sera encore valable dans 6 mois - voir la vitesse d'évolution de logiciels piliers du Web tels que Apache, PHP, sans parler des compilateurs !

Ce qui aurait posé les bases d'une gestion du savoir sur le Web, c'est une conception bidirectionnelle du lien URL. On est bien obligé de se contenter du lien monodirectionnel tel qu'il existe, mais, du fait de ce loupé originel, actuellement personne ne se soucie vraiment du problème de pertinence des liens dans le temps. Les destinataires de ces liens ne sont pas conscients de l'existence des références vers eux; on ne voit pas comment ils pourraient se sentir engagés à prévenir leurs "abonnés" des changements de contenus. Du côté des poseurs de liens, la création d'un lien externe est encore considérée comme une sorte de faveur gratuite (?) au destinataire, alors de quoi peut-on se plaindre si le lien se perd ou pointe vers un contenu qui a changé ?

Au-delà de la continuité de la pertinence des références externes, il faudrait également se poser la question de la pérennité sémantique d'un contenu après 10-20-30 ans. Par exemple, un article d'encyclopédie se réfère souvent implicitement à des expressions, à des façons de présenter, propres à une époque voire à une corporation. Tous les liens idéalement souhaitables (10-20-30 ans plus tard...) vers d'autres articles de l'encyclopédie et encore moins tous les liens externes ne peuvent être explicités à la création. On pourrait dans beaucoup de cas se prémunir des conséquences de ces imperfections inévitables en créant des liens systèmatiques à des collections de journaux et dictionnaires, archivés en parallèle des états-versions historiques des contenus à vocation pérenne.

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Point 3. De la distinction vitale entre connaissance et compétence

Une compétence est un savoir faire qui s'exprime par la mise en oeuvre de connaissances en vue d'un objectif pratique, dans un contexte qui peut être variable et imposer des adaptations. On parle trop couramment de "contrôle des compétences" dans certaines institutions d'enseignement, alors qu'il s'agit simplement de contrôle de connaissances.

L'expression écrite d'une compétence prend normalement la forme d'une procédure, et si cette procédure est complète, elle précise ce qui est immuable et ce qui est susceptible de tolérances ou de variantes dans la réalisation, dans quelles conditions, dans quelles limites, etc. Dans les cas complexes, il est rare que l'on sache décrire complètement une telle procédure à cause du nombre des interactions possibles entre les divers paramètres (et parfois aussi, faute d'accord entre les experts); si l'enjeu est important (chirurgie, centrale nucléaire,...), on évacue la complexité en définissant des limites de certains paramètres réputés critiques dont le franchissement est interdit ou nécessite de "faire appel à l'expert". On a revu récemment les résultats catastrophiques de l'application de telles procédures. Il faut se rendre compte que, même pour transmettre une recette de cuisine, une rédaction exhaustive est pas si facile, dès lors qu'on doit souvent se débrouiller avec les ingrédients et les ustensiles qu'on a sous la main.

Une compétence n'est pas assimilable à une catégorie de super-connaissance procédurale, car, comme les connaissances sur lesquelles elle s'appuie, elle est soumise à un contexte implicite dont les variations dans le temps peuvent entraîner sa désuétude ou nécessiter sa refonte. Autrement dit, une compétence possède une vie propre, par dessus les connaissances. En outre, dans la vie sociale, on doit couramment mettre en oeuvre plusieurs compétences de manière coordonnée, ce qui peut en soi constituer une compétence spécifique.

A titre d'illustration, voici quelques exemples d'évolutions forcées ou de disparition de compétences : l'influence des changements de technologies et la révolution numérique dans la mise en oeuvre des compétences techniques d'ingénieur, la disparition des soudures en plomberie, les changements d'ingrédients et des ustensiles pour la cuisine en parallèle des évolutions du goût dans la remise en cause des compétences à réaliser des recettes savoureuses, etc.

La reconnaissance des compétences n'est malheureusement pas dans le vent de notre histoire contemporaine. En effet, cette reconnaissance représente un obstacle à la robotisation des tâches sous prétexte de "qualité" dans l'industrie et les services. De plus, pour les individus dans leurs groupes sociaux, la reconnaissance des compétences constitue une structure naturelle de résistance aux propagandes destinées à réduire les individus à des catégories planifiées de comportements, d'opinions et de goûts, L'idéologie économiste ambiante qui justifie l'égoÏsme au prétexte que l'intérêt général serait la résultante des intérêts particuliers dans ses modèles mathématiques simplistes se traduit par un comportement individuel de pillard et de profiteur; la dimension de reconnaissance sociale par la compétence y est carrément écrabouillée. Ce n'est pas mieux dans les théories dites progressistes à partir de la lutte des classes.

Le partage, la transmission, l'échange de compétences est un acte social privé, qui suppose une reconnaissance croisée du donateur et du bénéficiaire. Une utilisation très basique du Web en faveur de ces objectifs peut se limiter au rôle d'entremetteur (RERS) dans une zone géographique. Mais, pour la transmission des compétences avec une visée mondiale, on est conduit à envisager la création d'une société virtuelle spécifique d'individus anonymes (pour s'affranchir des pesanteurs sociales régionales et culturelles), avec des règles de comportement universelles et minimales, adaptées au strict besoin d'échange de compétences. Alors, clairement, il faut imaginer un autre Web qu celui des "réseaux sociaux" généralistes et des monopoles centralisés.

Le Web est-il au service de l'humanité ou seulement de ses idéologies dominantes du moment ?

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