Subsidiarité
Dans un billet des débuts de ce blog, nous avons contesté un faux principe de subsidiarité, prétendument applicable dans la répartition des responsabilités et pouvoirs entre des instances régionales et une instance de noyau central, en généralisation édulcorée du brutal "ego Leo nominor".
En république de France, ce faux "principe de subsidiarité" était couramment proclamé par les politiques pour nous expliquer la répartition des pouvoirs entre les instances de la Communauté européenne et les gouvernements nationaux.
Le petit peuple était ainsi sommé de comprendre que les nations conservaient leur pouvoir de décision sur tout ce qui "pouvait" (ou "devait" selon nuance) être décidé localement - une évidence dans un modèle théorique sans épaisseur au mépris de la précision et du sens pratique.
Remarquablement, depuis des mois, on n'a plus entendu parler de ce grand "principe de subsidiarité" ! Pendant la campagne des élections "européennes" de mai 2019, sauf erreur, jamais ce principe n'a refait surface, sans doute parce que son apparition aurait assombri l'enjeu "démocratique" de ces élections - très mince en regard de l'enjeu financier pour quelques partis politiques. Pour combler le vide, certains commentateurs politiques ont tenté d'expliquer comment les instances de la Communauté étaient naturellement équilibrées entre des pouvoirs communautaires et des pouvoirs nationaux, sans se rendre compte à quel point la focalisation sur ces seules instances trahissait l'autosuffisance de ces instances pseudo communautaires.
Donc, elle est bien suspecte, cette disparition du principe de subsidiarité !
En effet, le faux "principe de subsidiarité", si on s'oblige à l'expliciter, décrit assez bien les ambiguïtés de l'actuelle Communauté européenne en relation avec les états nations. Mais, plutôt que de reconnaître la fausseté de ce principe et d'en rechercher des aménagements, on en fait une caricature qui alimente un débat artificiel entre "fédéralistes" et "nationalistes".
Pourtant, il existe une solution simple, éprouvée, pour redonner un sens fondateur à un "principe de subsidiarité". Il suffit d'inverser le sens d'application du principe, pour considérer le communautaire comme subsidiaire des nations - ce qui était le sens d'origine des premières entités "européennes" (CECA...).

Au coeur de l'Europe géographique, la Confédération Helvétique pratique de fait cette inversion depuis plusieurs siècles, entre des instances fédérales minimales et des cantons très différents dans leurs intérêts économiques, leurs religions dominantes, leurs langues, leurs tailles, mais tous avec une forte culture "démocratique" locale. Néanmoins, ce système permet la réalisation de grands projets d'intérêt commun en quelques années de travaux continus (centrales électriques, tunnels ferroviaires et routiers,...) et un équilibrage des ressources financières entre les cantons.
Évidemment, dans une grande Communauté européenne, une telle inversion, même si elle ne faisait qu'un retour aux origines, impliquerait une dynamique de refondation partielle à intervalles réguliers, par la définition des projets d'intérêt communautaire des prochaines années, avec comme conséquence l'adaptation des instances communautaires à chaque fois.
Évidemment, à notre époque de l'informatique et des réseaux et surtout avec la richesse des expériences individuelles dans une grande diversité de professions, la définition des projets communautaires devrait être la décision au sens propre démocratique des peuples. De même, on devrait envisager naturellement l'association d'une instance citoyenne ad hoc à chaque projet communautaire.
Voir les autres billets de ce blog, merci.
Étiquettes fortes, étiquettes faibles
Deux ouvrages récents offrent une abondance d'éléments exemplaires d'étiquettes sociales, bien qu'aucun des deux ouvrages n'ait pour objet premier la description de ces étiquettes - heureusement pour les lecteurs.
Le Génie des Suisses de François Garçon (Tallandier, 2018)
Les Leçons du Japon, un pays très incorrect, de Jean-Marie Bouissou (Fayard, 2019)
La comparaison des ouvrages fait ressortir le caractère implicite de l'étiquette sociale suisse en regard de son caractère contraignant dans le détail des activités quotidiennes et des comportements au Japon. Cependant, ce sont des étiquettes fortes dans les deux cas.
Évidemment, l'histoire, la culture, la population, la géographie... expliquent non seulement les différences mais aussi, dans les deux pays, l'entretien de ces étiquettes, y compris par la coexistence de ceux "qui vivent en dehors" de ces étiquettes communes. Un exemple peu connu d'une telle survie est celui de la reprise en main de la population japonaise de Tokyo, complètement déboussolée après la défaite en 1945, par un clan yakusa qui était venu opportunément proposer ses services au grand chef américain.
Que serait la vie sociale des citoyens suisses sans le service militaire à vie, sans les puissantes institutions locales au niveau des communes ?

Que serait la vie urbaine des Japonais sans la surveillance des comités de quartier et de leurs points d'appui répartis ?
A distance, n'étant ni suisse ni japonais et résidant dans un pays d'étiquette faible pour ce qui concerne le respect des biens publics et de l'intérêt commun, ces deux étiquettes fortes représentent pour moi deux cauchemars différents.
Si vous résidez dans une grande ville au Japon, si vous ne savez pas dans quelle poubelle et à quel moment de quel jour de la semaine vous pouvez jeter un déchet, ou si vous en avez "trop" de la même sorte à jeter, et que vous savez par avance que vous ne trouverez aucune aide pour votre cas hors norme, il ne vous reste qu'à opérer en catimini de nuit, en espérant que personne ne vous voit car vous seriez obligatoirement dénoncé.
En Suisse, sauf peut-être dans les très grandes agglomérations où résident beaucoup d'étrangers à titre provisoire, vous devez effectuer des démarches décisives auprès des institutions locales préalablement à votre installation, prendre contact avec vos futurs voisins non seulement pour obtenir leur accord (ou leur non refus) mais encore surtout en vue de fonder une relation avec eux, à maintenir régulièrement par la suite selon les coutumes locales.
Dans mon pays, je vis une autre sorte d'immersion sociale quand je circule à pied en ville au milieu de gens absorbés par leur smartphone, imprévisibles dans leur allure, susceptibles à tout instant de changer brutalement de direction. Ces derniers temps, certains amateurs de délire dionysiaque circulent sur des engins automoteurs, n'importe où, n'importe comment, dans l'isolement d'un casque à musique, en totale négligence de leurs contemporains. Dans mon pays, l'ignorance des autres peut aller jusqu'à l'excès de jouissance spectaculaire d'une "liberté" qui serait ailleurs immédiatement sanctionnée sous n'importe quel prétexte légal, en réalité en tant que manifestation de mépris de la collectivité. Alors, pour tenter d'encadrer les comportements sociaux irresponsables de la vie courante aux dépens des autres et du monde environnant, les autorités publiques éditent des listes d'interdits, résumées localement en quelques symboles graphiques. Ces interdits sont interprétés comme des conseils de modération tant que ne se produit aucune série d'accidents graves justifiant des fermetures ou des restrictions d'accès. Notre étiquette de vie en société est celle des enfants dans leur parc à jeux, bientôt sous surveillance vidéo permanente.
Au total, on peut lire les deux ouvrages cités ci-dessus comme des témoignages partiels de la rationalité (locale) des étiquettes sociales et de leur contribution aux processus de création de valeur collective, de leur compatibilité ou de leur inadaptation à une authenticité démocratique. Cependant, il est dommage que l'on y trouve si peu d'indications sur les éventuelles spécificités des comportements ni sur les souhaits éventuels (et les réalisations ?), de ces pays d'étiquettes fortes dans le domaine des sociétés virtuelles - tout resterait à faire ?

Un prototype des descriptions de sociétés solidaires merveilleuses demeure l'étude des cités libres du Moyen Age européen (dans sa période brillante) que l'on peut lire ou relire dans L'entraide de P. Kropotkine, Les éditions écosociété (Canada), 2001. Dans cet ouvrage d'un penseur du 19ème siècle abusivement assimilé aux anarchistes radicaux (on pourrait actuellement plutôt le requalifier comme libéral autant qu'un Mill ou un Dewey), on trouvera l'explication d'un "âge d'or" par la force d'institutions locales, par la pratique d'usage et d'entretien des biens communs, par les partages du savoir à l'intérieur de communautés universelles de métiers, plutôt que par le seul génie des princes et de quelques personnes extraordinaires.
Dans les mouvements de la pensée moderne, quelle est l'importance donnée à l'étiquette sociale comme composante culturelle ? Peut-on la considérer comme un produit de l'histoire soumis à des forces non maîtrisables et rester passif devant ses évolutions ? Doit-on la piétiner en refus de toute norme sociale a priori, sans chercher à extraire de cette norme les humbles conventions de la vie en société (dont font partie les usages communs des langues, y compris les non dits) ?
Une caractéristique des populations barbares, c'est l'oubli qu'elles sont les propres maîtresses de leur étiquette sociale.
Choc en retour des fantaisies bureaucratiques modernes
Une caractéristique des populations modernes est leur confiance dans une logique binaire associée à une croyance à la supériorité de l'espèce humaine. Ce sont là deux absurdités, donc rien de bien grave en soi dans l'absolu, sinon que leur combinaison produit des conséquences fortement contributives aux "défis de notre temps". Autrement dit, leur combinaison est un boulet de civilisation.
En effet, une première conséquence est la destruction de la nature, puisqu'aucune zone de nature vierge ne peut subsister dans la durée sans la protection d'un cordon suffisamment épais de "zone grise" qui l'isole de la zone des cultures et des civilisations humaines - il ne s'agit pas seulement des jets de mégots ni des joggeurs en recherche de nouveaux sentiers. C'est évident en surface, lorsqu'on observe l'évolution de certaines forêts et grands parcs "naturels" en quelques dizaines d'années. Sous la surface des terres et des mers, et dans les airs, quels pourraient être les cordons de zones grises autour de quelles zones vierges ?
Une autre conséquence de la pseudo modernité est la généralisation des systèmes bureaucratiques, au point que certains de ces systèmes pourraient se passer de toute conduite spécifiquement humaine, quitte à conserver une représentation de puissance patriarcale, l'humanité des servants de ces systèmes ne pouvant se manifester que par des fonctions d'utilité parasite, pour eux-mêmes d'abord, parfois aussi au profit de ceux du dehors.
Ces systèmes d'organisation bureaucratique sont ceux du privé comme du public.
Dans tous les cas, malgré les discours de progrès flexibilité, dynamisme, les fondements fantaisistes de ces systèmes bureaucratiques condamnent à la stagnation (sauf catastrophe pour cause externe) :
- absence de hiérarchie des finalités (ou pire, création d'une hiérarchie de pseudo finalités modélisées chiffrées en substitution de finalités compréhensibles de tous), en parallèle d'une stricte hiérarchie fonctionnelle à l'intérieur de branches de "pouvoirs" très théoriquement indépendantes entre elles, définies dans le secteur public d'après les théories des penseurs du 18ème siècle,
- création et entretien d'un grand écart entre la personne et toute forme pérennisée de collectivité (bureaucratique par nature : société, association, organe de service public,..), les collectivités constituées aspirant les éventuels droits et pouvoirs spécifiques des personnes, ainsi marginalisées par l'obligation de soumission à une relation publique formelle avec une entité bureaucratique, au travers de diverses variantes de sollicitation par remplissage de formulaires puis attente aux guichets, informatisés ou pas.
NB. La fausse "subsidiarité", telle qu'évoquée plus haut, peut être considérée comme une invention naturelle en filiation (ou dérivation ?) des fantaisies fondatrices des systèmes bureaucratiques.
Il en découle la négation de toute forme d'intelligence collective comme pouvoir de définition des finalités et de leurs priorités, et notamment l'exclusion de toute forme de démocratie "directe" authentique.
Il en découle une complète indifférence de l'étiquette de vie des personnes, notamment par l'entretien de la confusion entre code et étiquette, particulièrement fatale à la cohésion sociale dans toute population "diversifiée".
Codes oppressifs, étiquettes relationnelles
Quitte à sortir encore plus franchement du cadre de ce blog, il est utile de mettre en évidence la convergence entre les codes d'oppression, les systèmes bureaucratiques et la logique binaire.
Plutôt qu'un développement théorique, voici trois images.

La première image est la manifestation publicitaire d'un ravage de logique binaire. L'image montre une "perspective" d'un parc en région parisienne en reconstitution de l'époque du jardinier royal Le Nôtre au 17ème siècle. Ce que ne dit pas l'image, c'est la dépense somptuaire qui fut nécessaire à cette reconstitution à partir d'un jardin en bon état mais sans ambition spectaculaire, notamment parce qu'il a fallu recommencer plusieurs fois certaines étapes des travaux, remettre encore plus de "bonne terre" après avoir mieux évacué la "mauvaise", replanter de nouveaux végétaux après avoir arraché ceux que l'on avaient initialement plantés mais qui n'avaient pas survécu à la transplantation, etc. C'est sans aucun doute à la suite des mêmes difficultés que, entre l'époque du grand Le Nôtre et la nôtre, la superbe perspective d'origine au cordeau avait évolué en jardin d'ombres et de lumières, avec quelques étangs connus des migrateurs de passage et des enfants du voisinage, que nos ancêtres successifs avaient trouvé bien mieux adapté au terrain et à l'écologie locale. A présent, à la suite d'une si laborieuse reconstitution, faut-il préciser que l'entretien de la plate perspective artificielle nécessite l'intervention régulière d'une armée d'engins motorisés ? Et comment ignorer la perte de la variété de la faune alentour (en réalité sa quasi-disparition), la transformation des allées du parc en routes et des chemins en voies carrossables pour la circulation des engins, la destruction progressive des zones sauvages du parc par l'extension des espaces dégagés en dévoration de toutes les zones grises intermédiaires ? De telles restaurations brutales coûtent cher et tuent l'équilibre naturel issu d'une évolution de plusieurs siècles. Mais que c'est beau, cette affirmation de la maîtrise de notre espace par une manifestation ludique du oui / non en préfiguration des circuits imprimés, que c'est grand la maîtrise de l'univers par des algorithmes problème - solution... Ce sont les mêmes glorieuses croyances qui nous soumettent à des codes de conduite pseudo élitistes, absolus, prétendument universels, comme ceux des cours de Louis XIV et du roi de Prusse, plus tard leurs variantes révolutionnaires fondées sur la Raison et la Science.
Les deux images suivantes sont des couvertures de DVD. ll s'agit de deux films de révolte contre une société suicidaire à tous les sens du terme : Hara Kiri réalisé par Masaki Kobayashi en 1962, Corporate réalisé par Nicolas Silhol en 2017. Dans les deux films, au-delà des différences tellement évidentes qu'il devient d'autant plus facile de discerner les similitudes profondes, un code de classe à prétention exclusive s'impose à tous et la mort sale par suicide d'un innocent est le drame initial, en conséquence d'un abus de code, qui conduit les protagonistes principaux à se révolter contre ce code. C'est cependant de l'intérieur de ce code que ces protagonistes principaux vont devoir trouver le moyen d'exprimer leur révolte - à quel prix, sans aucune possibilité d'évasion !

En effet, sur quels intermédiaires pourraient-ils compter, d'abord pour les écouter, ensuite éventuellement pour disposer d'une autorité d'appel au respect d'une hypothétique règle commune qui serait supérieure au code oppressif ?
Dans Hara Kiri, le sabreur du Japon ancien ne peut compter que sur lui-même au cours de son monologue mortuaire fébrile en face des hôtes assassins qu'il a convoqués, sachant par avance que, de ses paroles et de ses exploits, il ne restera qu'un faux compte rendu administratif.
Dans Corporate, le cadre moderne des ressources humaines trouve un appui sur une inspectrice du travail pour basculer vers l'antichambre de la justice républicaine, en sacrifiant sa carrière et des années de vie, dans l'espoir sans illusion que son témoignage coupable contribue à une évolution des lois communes, un jour plus tard.

Entre l'ancien monde (reconstitué) de Hara Kiri et la modernité de Corporate, quel progrès pouvons-nous identifier à part la multiplication de façades bureaucratiques théoriquement indépendantes entre elles, et théoriquement toutes respectueuses "des valeurs et des grands principes" ? Et alors quelle pourrait bien être l'étiquette commune d'ouverture et d'entraide dans l'un et l'autre cas qui aurait permis de prévenir le drame initial - un suicide sciemment provoqué puis traité comme un "hors jeu" - par dessus les codes de comportement et de façons de penser localement imposés ?
Affronter de telles questions nous oblige à constater la persistance d'un vide, la sauvagerie de nos sociétés et de nos civilisations prétentieuses.
...
Si nous voulons retrouver une capacité à inventer les étiquettes relationnelles qui nous manquent - une invention relativement facile à l'intérieur d'espaces nouveaux comme ceux de sociétés virtuelles ou d'assemblées citoyennes - il est nécessaire d'apprendre à lire les codes qui nous encadrent afin de savoir y reconnaître les croyances premières dont ils sont les émanations lointaines, souvent par des filiations d'occasion. En effet, une étiquette relationnelle peut s'inspirer partiellement d'un code (ou de plusieurs), mais l'inverse redéfinit automatiquement cette étiquette comme l'excroissance d'un code d'oppression. La pire variante de cette trahison se produit lorsqu'une prétendue étiquette commune est proclamée non seulement comme un absolu, mais est exprimée en compétition frontale avec des codes à prétentions identitaires, sectaires et potentiellement meurtriers. La prétention illusoire à l'encadrement des relations sociales par un fatras pseudo juridique de règles de détail contraint de fait les personnes à se réfugier dans les codes de leurs groupes d'appartenance. C'est un modèle de société d'automates.
A l'évidence, cette cellule de "fact checking" ne pourrait, au mieux, que répondre partiellement au problème de la propagation de fausses nouvelles. Par ailleurs, dans l'esprit des usagers, et dès le premier soupçon, la cellule des experts "fact checkers" pourrait représenter l'élément visible d'une grande boucle d'asservissement des esprits sous contrainte bien-pensante, par exemple dès lors que la cellule laisserait se propager des informations douteuses mais pour de "bonnes" causes aux bonnes couleurs, ou tarderait à se prononcer sur elles. Alors, comme dans les spectacles de débats dans nos médias, les éventuelles expressions d'opinions divergentes à l'intérieur de la cellule seraient considérées comme du théâtre de bavardage de haute culture, une exhibition hors sol.
Une rumeur produit des intermédiaires auto manipulés. Le destinataire final en vue de l'action, c'est la masse constituée de l'ensemble des intermédiaires acteurs de la rumeur. Peu importe que le germe de la rumeur soit vrai ou faux, faussement vrai ou vraiment faux, sa propagation réussie crée un potentiel d'action massive par un effet de possession mentale (faussement) individuellement librement consentie, la nature humaine faisant le reste... Bref, les intermédiaires sont les seuls à pouvoir contrôler cette propagation en se contrôlant eux-mêmes.
Sinon, c'est notre enfermement dans la préparation d'un scénario cousin du film "Demain ne meurt jamais" qui se continuera, dans une version à peine plus subtile que le délire de puissance exprimé par le dirigeant d'un immense groupe médiatique fabricant de buzz, et sans James Bond pour sauver le monde des guerres déclenchées pour faire les gros titres.




Merci d'excuser que ce blog ne conçoive aucun avenir durable de la "dignité humaine" sans une extirpation concertée de certains de nos idéaux devenus incompatibles avec l'intérêt général planétaire, particulièrement les idéaux qui ont servi à nous rendre "maîtres du monde", spécialement ceux que les peuples vainqueurs possèdent en commun (et que certains cultivent encore) - et merci de pardonner que ce blog n'imagine aucune possibilité de changement frontal pacifique de nos certitudes populaires implicites fondées sur ces idéaux dangereux, et s’attache, au contraire, à rechercher les moyens démocratiques (au sens propre) d'influencer nos comportements courants et nos façons de penser quotidiennes sans attendre qu’éventuellement, par conséquence naturelle tardive et dans le meilleur des cas, le changement du monde induise la révision ou l'abandon souhaitable des idéaux obsolètes.
Note. Les images de ce billet sont des couvertures de quelques livres et journaux des années 1965-95. Les futurs de cette époque sont à présent réalisés d'une manière ou d'une autre, y compris par ailleurs malheureusement les prédictions du scénario "business as usual" du rapport Meadows (Club de Rome), Nous sommes donc sur une mauvaise trajectoire en tant qu'espèce soumise à la physique planétaire. Ce n'est pas étonnant, nous pressentions bien que nos dirigeants étaient incompétents face à un défi global non négociable et que la plupart de nos maîtres à penser étaient de sinistres clowns. D'ailleurs, les paramètres d'inquiétude de nos prévisionnistes ont-ils changé avec l'évidence montante de la transformation hostile de la planète, ont-ils enfin placé cette évolution au centre de leurs logiciels plutot qu'à la périphérie ? Les décryptages à froid de nos éditorialistes et les élans philosophiques de nos penseurs dépassent-ils le niveau du commentaire des actualités locales ou de leur exploitation mercantile ? Ont-ils cessé d'alimenter la flamme de rêves héroïques de conquête, la ferveur d'utopies refuges maintes fois racommodées ? Les illusions du progrès continu de la civilisation et du confort, tempérées d'inquiétudes bonnasses, à la mode des années de croîssance automatique d'après la deuxième guerre mondiale, continuent d'alimenter les discours politiques, les ouvrages de convenance, les esprits sous influence, y compris dans certains domaines scientifiques ou prétendument tels, et ces illusions demeurent massivement majoritaires face à quelques esquisses de scénarios volontaristes qualifiés d'alternatifs par les propagandistes criminels. Par contraste, dans le domaine de la sociologie, le livre si peu théorique de Berger et Luckman a bénéficié d'une réédition récente, dont la nouvelle préface éclaire grandement la pertinence actuelle. Osons ajouter : en amont de ce blog.
La série américaine House of Cards vise à l'universalité. Elle pourrait être facilement transposée dans n'importe quelle république d'assemblées représentatives. Quelques dialogues en version originale ne sont compréhensibles que dans les institutions étatsuniennes, mais on n'est pas obligé d'écouter la bande son originale. Certes, le générique nous montre quelques monuments de Washington mais on pourra en trouver les équivalents dans toute capitale administrative. Autrement, les vues urbaines du générique en vidéo accélérée sont banales : croisement de boulevards, berge dépotoir, trains de banlieue. Dans les épisodes de la série, les intérieurs privés ne sont pas particulièrement brillants (exemple : l'arrière plan tristounet du rebord de fenêtre où le couple Underwood fume une cigarette commune et leur jardinet blafard). Les architectures intérieures des bâtiments officiels ne reluisent pas comme les héritages d'une histoire séculaire spécifique, plutôt comme les bureaux d'une direction administrative ordinaire. Et il faut attendre la toute fin de la première saison pour apercevoir quelques paysages urbains de verdure reposante... impossibles à distinguer de ceux de la plupart des grandes capitales. Bref, le Washington de House of Cards est une capitale politique reconstituée sans sel, pas bio, pas vraie. Donc universelle.
Pour de tels arrivistes, pouvoir et liberté sont directement liés : leur liberté se mesure au pouvoir qu'ils ont sur les autres et au pouvoir que d'autres n'ont pas sur eux. Il leur est essentiel, pour escalader la hiérarchie des hautes fonctions, de préserver leur liberté de manoeuvre en anticipation d'une montée à l'étage supérieur. Ce sont des gens de projet, pas des instruments du destin (ni les apôtres d'une idéologie, mais ils savent bien en prendre les apparences). Il leur est donc indispensable, à chaque étape, de construire leur propre pouvoir en fonction de leurs propres objectifs et de le préserver comme tel. Car une position élevée offre un champ étendu d'opportunités à exploiter, mais pas automatiquement le pouvoir utile pour soi. C’est si évident que, pour des maladroits ou des incompétents, une promotion se traduit généralement par une perte de pouvoir. Contrairement à certaines croyances populaires, un véritable arriviste refusera son parachutage sur un territoire ou un contexte inconnus, de même qu'une promotion par surprise.
La description du monde de la politique dans House of Cards est-elle excessive ? Si, au lieu du monde politique, on considère celui des grandes organisations ou des grandes entreprises contemporaines : certainement pas ! Concernant le monde de la politique, une meilleure question serait : que peut-on y qualifier d'excessif ? Dans les années 70, est parue en France et en Belgique une bande dessinée dont le personnage principal, qui semblait outrancièrement factice à l'époque, était un petit bonhomme politicien avide, constamment en éveil pour se faire valoir, tricheur, menteur, accapareur, odieux avec les faibles, servile aux puissants, jaloux, vindicatif, malchanceux, grotesque, mais indestructible. Malheureusement, la caricature Iznogoud s'est réalisée dans plusieurs pays d'Europe avec un degré d'exactitude stupéfiant chez plusieurs personnages de pouvoir. A répétition et presque avec la parité des genres. Nous avons donc pu pleinement apprécier l'antimatière constitutive de cette sorte de personnage, avec les effets collatéraux sur la vulgarité de nos comportements, le rétrécissement de nos cultures, l'immobilisme de nos sociétés, la vacuité de nos projets nationaux... C'est au point que nous pourrions souhaiter plus de politiciens de l'acabit des Underwood ! Peut-être alors, en bons manoeuvriers rompus à se jouer du destin, comprendraient-ils l'urgence de constituer à leur niveau une assemblée démocratique digne de ce nom, ne serait-ce que pour légitimer et libérer leur propre pouvoir des fausses contraintes, lobbies et coalitions qui prétendent l'encadrer.
Dans la deuxième saison de House of Cards, le maître hacker appâte sur ordre un journaliste à la recherche d'informations non publiées à propos de deux morts accidentelles bien opportunes pour Franck Underwood, dont le suicide d'une confrère et compagne qui avait fréquenté l'homme politique. Au début de son enquête, le journaliste est initié par son responsable informatique au "Deep Web", censé contenir une masse d'informations non officielles accessibles seulement par I2P ou Tor - ce qui est exact si on considère comme des "informations" tout ce qui est déblatéré dans des forums et divers espaces de bavardage, dont la plupart sont néanmoins lisibles sans passer par des logiciels d'anonymat... En bref, suite à une prise de contact théâtrale, le maître hacker fait tomber le journaliste dans un piège en fournissant à ce journaliste une clé usb à insérer sur un serveur gouvernemental, prétendument afin d'y propager un logiciel de recherche. Le journaliste, pris sur le fait, est jeté en prison pour de nombreuses années, en tant que hacker.
Chaque personne appartient à plusieurs groupes sociaux (familiaux, professionnels, sportifs, mémoriels, éducatifs, religieux...). Chaque personne modifie ses équilibres vitaux en fonction du modèle implicite du groupe social où elle se situe dans l'instant, sous peine d’être mise à l’écart. Dans ce sens, nous sommes tous des imposteurs. Depuis longtemps déjà, des créatures inquiétantes de la littérature, comme le Grand Inquisiteur (Dostoïevski, Les Frères Karamazov) nous rappellent notre nature d'êtres formés dans les groupes sociaux que nous entretenons. Pour sa part, le Grand Inquisiteur est un grand tautologue : personne, surtout pas un dieu, ne doit prétendre nous faire échapper à notre réalité sociale terrestre, maintenant et sur place. Sinon, la possibilité existe d’un miracle inconcevable comme une irruption divine et une transfiguration, avec la disparition de notre monde d’organisations humaines. C’est reconnaître que l'imposture sociale est dans notre nature d'être humain sur Terre, qu’il y a quelque chose de très profond dans ce constat, mais que, par construction, nous avons de la peine à le prendre vraiment au sérieux…
L'une des plus navrantes réalités de ce discours moderne, malgré les Lumières et les révolutions scientifiques, c'est l'incapacité persistante de nos penseurs et de nos dirigeants à distinguer politique, gouvernement et gestion autrement qu'en prétendant les incarner par des institutions, des niveaux hiérarchiques, des métiers définis par des diplômes. Dès lors, toute société humaine est facile à "gérer", comme dans un jeu vidéo. Alors que politique, gouvernement, gestion devraient représenter des niveaux de finalités, d'objectifs, de règles, destinés à mettre en commun des plans, des priorités, des idées, réparties à diverses échéances, établies pour diverses durées de validité, correspondant aux différentes échelles temporelles respectives de la politique, du gouvernement, de la gestion. Et que ces échelles de temps se trouvent évidemment toutes réunies dans la mise en pratique quotidienne des activités les plus basiques. On ose parler de "science" politique, alors qu'on en est dans ce domaine à l'équivalent de l'astrologie, et que le défaut originel se fonde précisément sur la simplification consistant à placer la politique en premier, comme si le reste, le gouvernement, la gestion, en découlait à travers divers niveaux d'exécution. La prétention à incarner des abstractions dans des institutions et des personnages ne peut fonctionner que dans un monde d'êtres robotisés commandés de l'extérieur (ou par une caste : il y eut des sociétés historiques et il existe encore des sociétés humaines de ce type), niant la réalité que l'être humain demeure, avec ses limites, non seulement le porteur ultime, mais la seule entité vivante de synthèse des politiques, directives de gouvernement, ordres de gestion - pas seulement dans leur application, mais, pour tout être humain libre, dans leur propagation et leur évolution.
Les chapitres consacrés à Internet, au cyberespace et aux cyberguerres dans les ouvrages de géopolitique sur papier glacé expriment bien crûment l'ancrage d'Internet, pas si planétaire que cela dans la répartition des flux, dans un monde physiquement, intellectuellement, socialement défini par son passé, animé par d'antiques puissances - un monde structurellement indifférent ou antagonique à tout projet de coexistence globalisée (sinon, que serait la géopolitique ?). Le réseau Internet de ce monde-là, qu'il respecte ou non le principe de neutralité, c'est d'abord l'instrument des marchands de toutes sortes, et aussi des profiteurs du non droit, des délinquants et arnaqueurs internationaux. A l'échelle des nations, c'est un nouveau champ de la guerre entre les agents d'influence dans la compétition mondiale de leurs valeurs conquérantes, une arme pour les plus déterminés d’entre eux. Accessoirement, c’est un media de services aux abonnés... Au total, ce que l'on nous décrit ainsi, c'est l'Internet d'un monde clos en implosion, une jungle sous canopée techno. Ce n'est pas le réseau du dialogue entre les personnes, pas le réseau des débats démocratiques, pas le réseau du savoir partagé, à part quelques réalisations notables (dont l'encyclopédie Wikipedia) que l'on ne cite pas dans ces ouvrages pour leur signification véritable.
Une variante extrême de l'enfant - roi, celle de l'enfant - soldat - gosse - de - riche - high - tech, fait l'actualité, révèlant au passage combien la durée de l'enfance mentale s'est récemment plus vite allongée que la durée totale de la vie (en moyenne, bien entendu) dans certains pays. Ce qui différencie ce nouveau type d'enfant - soldat par rapport au standard historique né dans la guerre et la misère, ce ne sont pas les ressorts mentaux de sa dérive mais l'environnement physique du processus d'embrigadement mental, par le truchement de ce qu'on appelle communément les NTIC (Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication). Ce constat technique devrait jeter un doute sur le caractère intrinsèquement bienfaisant des NTIC. Bien entendu, on ne devrait pas généraliser cette interrogation sur les NTIC à partir de tels cas pervers, mais plutôt à partir des innombrables preuves éclatantes des effets auto hypnotiques des engins "high tech" : regardons-nous dans les rues des grandes villes, dans les transports en commun, au bureau, en privé... Imaginons un instant que ces engins projettent leurs utilisateurs dans un espace parallèle, avec nos faces d'émoticones en touches d'humanité, ce serait de la science-fiction ou une interprétation à peine romancée de la réalité ?
Je me souviens d'avoir assisté à des sessions de formation par des consultants anglo-saxons, systématiquement selon le modèle du cours magistral autonome, déroulées exactement dans l'ordre du programme prévu après la blague de départ, suivies ou entrecoupées de séances de questions-réponses; c'était complètement inadapté aux petits groupes de culture disons méditerranéenne, même hybridée; heureusement pour ces consultants, ils bénéficiaient de l'effet gourou; malheureusement pour notre pays, leurs doctrines, issues d'une conception étrangère purement individualiste et contractuelle du poste de travail, furent appliquées chez nous avec le plus grand zèle sans imagination ni adaptation et c'est ainsi, par exemple, qu'un terrorisme formel de la Qualité a déferlé sur nos industries et nos services dans les années 90 comme une nouvelle religion révélée, en proclamations grotesques et mimiques normalisées, avant de se résorber 20 ans après en quelques mesures différenciées dans chaque organisation, que l'on aurait aussi bien pu inventer dès l'origine à partir de réflexions locales en petits groupes. Mais voulait-"on" prendre le risque de développer l'intérêt collectif du personnel plutôt que de dissoudre les deux, le personnel et l'intérêt collectif, même au prix d'un crime de civilisation ? Le terme de crime de civilisation semblera moins excessif si je fais ici référence à "La logique de l'honneur" décrite par Philippe d'Iribarne dans un livre paru en 1989 aux Editions du Seuil, logique mal nommée dont l'origine remonte à mon avis beaucoup plus loin dans l’histoire que les singeries de la cour d'un grand roi (?) et s’ancre beaucoup plus profondément dans les mentalités - mal nommée parce que cette "logique" n'est autre qu'une étiquette sociale informelle, et qu'elle n'est pas désuète.
Dans le monde "réel", on constate que le "débat démocratique" demeure ce qu'il fut (probablement) dans l'antiquité dans ses pires déviations. Les traités de rhétorique n'ont fait qu'emballer méthodiquement des techniques oratoires destinées à la déclamation face à une foule physique. Pourtant, cette rhétorique-là est encore présente dans les méthodes d'entraînement aux interventions et débats télévisés au coin du feu, auxquelles se soumettent nos personnalités. C'est aussi celle des hémicycles de nos assemblées, où nos grands dirigeants et gens de haute culture pratiquent publiquement les assauts d'invectives, les affrontements à partir de préalables incompatibles, les compétitions d'affects, les circonvolutions manipulatoires, les parades d'autorité, les sous-entendus menaçants, les plaidoiries piégées, etc. - censés, au mieux, se résoudre dans une procédure de vote. Ces pratiques et procédures sont une forme "civilisée", par la tentative de conviction argumentée suivie d'une résolution par un mode de décision collective. Mais cette forme ne fait que reproduire les cris, les gestes et les postures de la rencontre entre deux hordes d'humains préhistoriques, pour qu'à la fin, l'une des hordes se soumette ou prenne la fuite pour aller vivre ailleurs. Or, la différence principale de notre monde actuel par rapport à cette préhistoire n'est pas dans la forme "civilisée" du débat et de sa conclusion, elle est dans notre réalité physique planétaire : il n'existe plus d'ailleurs. Plus de lieu libre d'occupant pour s’y réfugier, plus aucun lieu fertile qui ne soit déjà exploité par d'autres. La migration humaine s’organise comme évasion sous contrainte, étape de carrière, distraction marchande... Cette clôture, ce rapetissement de l'univers, cette absence d' »ailleurs libre » au plan physique, elle induit son équivalent au plan mental. D'où il découle que tout "débat civilisé" selon la rhétorique ancienne, conçue pour un affrontement décisif, finit forcément par se réduire à une figuration oscillant entre l'obscénité et la futilité, parce que cette rhétorique est devenue inepte dans notre monde clos, et nous conduit fatalement au massacre sur place ou à ses substituts et formes dérivées, au point que les variétés modernes de "dialogues", "négociations", "discussions" se déroulent sans autre enjeu que le défoulement d'une hostilité primaire (ce qui ne veut pas dire que ces échanges sont inutiles, mais que leur fonction passe avant leur forme et leur contenu - ce que presque tout le monde semble intuitivement comprendre malgré que les acteurs vedettes cloîtrés dans leurs rôles fassent métier de l’ignorer).